LATITUDES

Slow life: vers de beaux lents demains

Slow art, slow management, slow money… A la suite du mouvement Slow Food se développent quantité de nouveaux concepts. Un but commun: corriger notre tendance à accélérer jusqu’à l’épuisement.

C’est sûr, le temps nous est compté. Faut-il pour autant aller toujours plus vite, à l’image de Nicolas Sarkozy qui, l’an dernier, réussissait le tour de force de visiter six pays africains en l’espace de 36 heures? Depuis une vingtaine d’années, différents mouvements regroupés sous l’étiquette slow militent au contraire pour lever le pied. Cette fronde antispeed est née avec le désormais célèbre mouvement Slow Food en 1986. A l’époque, des gourmets italiens s’étaient réunis pour protester contre l’installation d’une enseigne McDonald’s dans le centre historique de Rome. L’opération s’est ensuite structurée autour d’actions de mise en valeur des produits et du patrimoine gastronomiques, de la diversité, de l’écologie et du plaisir des papilles.

Cette dimension épicurienne distingue le mouvement d’autres activistes alimentaires, souvent dogmatiques. C’est l’une des clés du succès de cette initiative qui revendique aujourd’hui plus de 100’000 membres dans 132 pays, dont la Suisse, par l’intermédiaire de cercles baptisés convivia. Slow Food a aussi inspiré une série d’autres initiatives qui cherchent à transmettre le goût de la lenteur. On parle aujourd’hui de slow parenting, de slow management, de slow travel, de slow money, de slow art, de slow book ou encore de slow sex.

Alors que nous sommes plongés, selon l’expression du philosophe Paul Virilio, dans le «futurisme de l’instant», que les progrès technologiques nous font agir en nanosecondes, que nos déplacements sont toujours plus rapides, que nos pauses déjeuners se résument à des sandwichs face à un écran: ces mouvements ont-ils une chance de s’imposer, ou ne sont-ils qu’un grain de sable sur la pente savonneuse de l’accélération? «Il ne faut pas voir la slow life comme l’unique solution à nos problèmes actuels, mais on peut espérer qu’elle aide à prendre conscience de nos limites, qu’il y a des standards à ne pas dépasser comme, par exemple, ceux qui sont d’ordre physiologique. A un moment donné, il faut bien dormir et s’alimenter correctement», rappelle le professeur Dominique Steiler, spécialiste du stress à l’Ecole de management de Grenoble et coauteur du livre Eloge du bien-être au travail (Presses Universitaires de Grenoble).

Crise financière et inquiétudes climatiques ont servi de catalyseur aux diagnostics d’une société en surchauffe. Jean-Louis Servan-Schreiber, l’ancien directeur de Psychologies Magazine, a publié ce printemps Trop vite chez Albin Michel, critique du court-termisme qui domine un champ politique éperonné par les sondages, une économie soumise au bilan trimestriel et nos actions quotidiennes: repas sur le pouce, speed dating, consommation frénétique, etc. Face à ce diktat de la vitesse, l’idéalisme slow ne joue pas la rigidité. «Je le compare à un médicament homéopathique, affirme Carlo Petrini le journaliste gastronomique qui a fondé Slow Food. C’est l’anti-futurisme dans le sens où nous nous opposons au culte de la vitesse, mais aussi parce que nous ne professons pas une philosophie absolutiste. Le but de la slow life, c’est de permettre aux gens de se réapproprier le droit de choisir leur rythme de vie.» Opter pour la vitesse, ou la lenteur de la réflexion, en toute conscience, sans être conditionné par les circonstances, tel est le message de la slow life qui cherche à nous offrir une liberté par rapport au temps. Ne plus être débordé ou stressé. Un changement qui fait forcément rêver.

Slow management

Comment peut-on en arriver à se donner la mort sur son lieu de travail? La vague de suicides professionnels qui a déferlé sur la France l’an dernier a poussé le professeur de management Loïck Roche, de l’Ecole de management de Grenoble, à publier le livre Eloge du bien-être au travail avec son collègue spécialiste du stress Dominique Steiler et le professeur de marketing américain John Sadowsky. L’ouvrage introduit le concept de slow management, un modèle qui a pour but assez bateau de remettre l’humain au centre des préoccupations des managers. «Au lieu de traiter le mal par des séances de massage offertes aux employés, il s’agit d’en traiter les causes en prenant le temps d’aller à leur rencontre, de diffuser les valeurs de l’entreprise et de montrer par l’exemple que tout le monde est dans la même barque», explique Loïck Roche.

Libérer du temps dans son agenda pour discuter autour de la machine à café, prendre les escaliers plutôt que l’ascenseur, visiter les ateliers, faire le tour des succursales et enjoindre ses collègues de faire pareil sont des petits gestes à la base de ce management, non plus seulement indexé au profit, mais aussi aux ressources humaines. «Si l’on ne veut que le profit à court terme, on peut l’obtenir, mais on laissera des morts sur la route», met en garde le professeur. Pas si éloigné d’une vision paternaliste du XIXe siècle, le slow management, ou management by walking around (management de couloir), est appliqué par divers CEO américains, comme Robert Eckert chez Mattel.

Slow money

En réponse à la crise financière, des voix s’élèvent pour proposer des modèles d’investissement socialement responsables. C’est le cas de Woody Tasch, fondateur de l’organisation Slow Money Alliance en 2008, dont le but est de réunir des capitaux pour investir dans de petites entreprises alimentaires ou des entreprises qui respectent une charte sociale, mais aussi de trouver des systèmes de financements durables comme des obligations municipales destinées à l’alimentaire. Dans son livre Inquiries into the Nature of Slow Money: Investing as if Food, Farms and Fertility Mattered, (Enquête sur la nature de l’argent lent: investir comme si la nourriture, les exploitations agricoles et la fertilité avaient de l’importance, non traduit en français), il compare l’argent à une poignée de terre. Selon lui, la finance industrielle, à l’image de l’agriculture productiviste qui gorge le sol d’engrais, considère les entreprises comme des supports permettant le gavage de capitaux et la maximisation du rendement.

L’accélération de la circulation de l’argent autour de la planète — des statistiques montrent qu’il s’échangeait 100 millions de titres par jour à la Bourse de New York en 1982 pour 5 milliards en 2007 — impose une complexification de ces échanges culminant dans «l’abstraction ultime» des produits dérivés. L’investissement dans des entreprises locales plutôt que dans des multinationales se conçoit à l’inverse comme une façon de reconnecter l’argent à la vie réelle et à son rythme plus lent. L’hebdomadaire Newsweek a salué l’initiative comme l’une des grandes idées pour 2010.

Slow art

Multiplication des espaces d’exposition, des biennales et des foires, jeunes artistes grillés en cinq ans, tendances qui se succèdent comme des collections de mode: l’art subit un énorme phénomène d’accélération depuis les années 80. Certains s’inquiètent de ce trop-plein, de ce trop-vite, où quantité ne rime pas avec qualité. C’est le cas de Grayson Perry, performeur et céramiste anglais vainqueur du prestigieux Turner Prize. Dans une tribune du Sunday Times en 2005, il déclarait officiellement le lancement du mouvement Slow Art en ces mots ironiques: «Artistes, je vous exhorte à passer du temps à développer votre travail avec un carnet de croquis avant de filmer depuis votre voiture. Réfléchissez longuement et sérieusement, discutez éventuellement de vos idées avec vos collègues au lieu d’appeler un fabricant et de commander tout de go une sculpture. Adoptez même cette attitude rebelle et toujours plus tendance qui consiste à réaliser vous-mêmes vos pièces.»

On ne sait pas si l’appel a été entendu, mais la notion fait son chemin, tout en prenant diverses significations. L’association américaine Reading Odyssey engage pour sa part le spectateur à ralentir la cadence. Elle organise des Slow Art Days, qui consistent en des visites réduites de musées. Les bénévoles de l’association sélectionnent une dizaine d’œuvres d’une collection que les inscrits peuvent prendre le temps d’admirer avant d’en discuter en commun.

Sans se labelliser Slow Art, la performeuse Marina Abramovic défend elle aussi une approche de la lenteur. Elle a réalisé ce printemps un marathon de plusieurs centaines d’heures, assise, immobile et muette, sur une chaise dans une salle d’exposition du MoMA de New York. Les spectateurs pouvaient se poser un à un et aussi longtemps qu’ils le désiraient face à elle. Certains ont soutenu son regard plusieurs heures alors que, en moyenne, selon des pointages, un spectateur ne reste que huit secondes face à une œuvre d’art. D’une grande intensité, la performance a donné lieu à des scènes d’émotion et de sanglots tout aussi inhabituelles dans un musée. Autre approche quasi artistique de la lenteur, celle de l’association austro-suisse Verein zur Verzögerung der Zeit (Association pour le ralentissement du temps) qui emploie des méthodes proches du situationnisme pour, par exemple, organiser des siestes collectives dans des lieux publics. «En soi l’idée de perdre du temps nous irrite, affirme Mark Riklin, le fondateur saint-gallois de l’association. Quand on essaie de vivre les choses de manière consciente, je crois qu’on parvient à allonger le temps et à ralentir son rythme. Au quotidien, ça peut être par exemple marcher lentement, flâner.» C’est encore en Italie, patrie du slow food, qu’est né le Slow Book, qui part en guerre pacifique contre la dictature du best-seller. Slowbook Farm est ainsi une librairie en ligne qui se donne pour mission de vendre des livres passés inaperçus dans les médias ou auprès des lecteurs, mais qui valent d’être sauvés, selon le jury de passionnés de lettres qui les défend, du pilon ou du retour à l’éditeur après quelques semaines seulement de mise en vente en librairie.
www.slowartday.com

Slow city

Mettre en valeur le patrimoine bâti plutôt que construire de nouveaux édifices, multiplier les zones piétonnes et les espaces verts, réduire la consommation énergétique, promouvoir les technologies vertes, développer le réseau de transports publics, diminuer les déchets, soutenir la production locale et l’installation de commerces de proximité, tels sont quelques-unes des 70 recommandations et obligations du manifeste du réseau Cittaslow. But de ce catalogue de mesures: développer l’identité locale aux dépens de l’homogénéisation globale, œuvrer pour un développement durable et pour le bien-être de la population.

Mendrisio (TI) est la première commune suisse à avoir adhéré, à la fin de 2008, à ce réseau international qui regroupe des villes dans quatorze pays. Premier effort de la Municipalité tessinoise, la densification de son réseau de transports publics: «Certains lieux non desservis en périphérie sont aujourd’hui raccordés au réseau en direction du centre-ville, ce qui permet de diminuer le trafic», détaille Fabrizio Mecatti, responsable du projet Cittaslow à Mendrisio. Le Conseil communal a également voté un crédit pour subventionner jusqu’à hauteur de 800 francs l’achat par des particuliers de vélos électriques. Mais l’objectif principal de la commune est la mise en place rapide d’un réseau suisse de Slow Cities, avec des partenaires alémaniques et romands. «Il ne faut pas forcément une certification pour mettre en œuvre les projets du manifeste Cittaslow, mais ce label est un engagement auprès des citoyens, à la façon d’une norme ISO pour les entreprises. Cela d’autant plus qu’elle n’est pas attribuée ad aeternum. Tous les cinq ans, des inspecteurs examinent les progrès des communes», explique Fabrizio Mecatti.

Condition préalable à une certification, les communes candidates ne doivent pas compter plus de 50’000 habitants. Dans l’esprit des pionniers du projet, les quatre villes italiennes Greve, Bra, Orvieto et Positano, autoproclamées slow cities en 1999, l’éloge de la lenteur doit conduire à une relocalisation et à un développement de la démocratie participative, impensable dans une mégalopole.

Slow food

Face à la standardisation et à l’industrialisation des goûts générés par les fast-foods, la riposte est venue d’Italie. L’année où le premier McDonald’s a ramené ses frites à Rome, en 1986, le sociologue et critique gastronomique italien Carlo Petrini déclare la guerre à la restauration rapide. Il crée Slow Food, une association à but non lucratif qui repose sur trois objectifs: le retour à une alimentation diversifiée, le respect de la biodiversité ainsi que des traditions gastronomiques, et le contact entre consommateurs et petits producteurs. «Le slow food, ce n’est pas mâcher lentement ou faire cuire les aliments longtemps!, plaisante Alessandra Roversi, présidente de la section Léman du mouvement. C’est un plaisir responsable et convivial, où on a l’opportunité de rencontrer de nouvelles personnes. Le slow food ouvre l’appétit et l’esprit!» Pour promouvoir sa philosophie, l’association organise des activités et des événements internationaux, comme le Salon du goût à Turin.

A une plus petite échelle, les convivia, ou sections locales, lancent des initiatives originales réunissant consommateurs, agriculteurs ou spécialiste gastronomiques. Entre conférences, ateliers et dégustations, orties, algues et variétés de pommes de terre, les activités du convivium misent sur la diversité. Elles accueillent membres et non-membres pour un prix variable, une fois par mois. Pour Alessandra Roversi, «ces rencontres sont notamment l’occasion de goûter des produits introuvables en grande surface, et de discuter directement avec les producteurs.» Les motivations des participants varient: on retrouve dans les convivia des amoureux de gastronomie, des militants pour une alimentation de proximité ou simplement des curieux.

Slow tourisme

Descendre du car, prendre une photo et remonter. Et au prochain point panoramique, on recommence! Faire ces visites à la chaîne, ce n’est pas voyager, estiment les adeptes du slow tourisme. Ils préfèrent délaisser les guides pour suivre les conseils des habitants locaux, s’imprégner d’un lieu et privilégier le trajet à la destination. Pour eux, le voyageur d’aujourd’hui consomme des clichés, voit mais n’expérimente rien. «Le but du slow tourisme consiste à s’immerger dans un milieu, à prendre le temps d’aller à la rencontre de la population locale et se laisser guider par son instinct, explique Rafael Matos-Wasem, professeur HES et chercheur à l’Institut de tourisme suisse. Car dès qu’on utilise un guide, on perd en spontanéité, ce n’est plus une démarche personnelle.» Ne pas planifier à outrance, se laisser porter par les imprévus et prendre le temps de l’observation et de la contemplation sont les clés d’un slow tourisme réussi. Mais le mouvement se définit aussi par un certain mode de déplacement, basé sur des valeurs écologiques. «C’est l’antithèse du voyage d’aujourd’hui où l’on part de plus en plus loin et de plus en plus rapidement. Le mouvement préconise des excursions de proximité et respectueuses de l’environnement.» Les slow touristes prendront le train ou le bateau plutôt que l’avion, et peu importe la durée du trajet, cela fait partie de l’expérience du voyage. Et plutôt que de partir sur un autre continent, pourquoi ne pas prendre le bus et simplement explorer la ville voisine? Des sites internet ont emboîté le pas au slow tourisme et conseillent des itinéraires inspirés du mouvement, comme partir à pied le long des sentiers historiques suisses et s’arrêter dans quelques établissements, proposant du slow food, bien sûr!

Slow parenting

L’éducation des enfants ressemble de plus en plus à un marathon. Il faut entraîner sa progéniture pour qu’elle deviennent la meilleure. Cette recherche de perfection met les parents sous pression, un stress qu’ils répercutent sur leurs enfants. Carl Honoré, journaliste canadien auteur du best-seller In Praise of Slow (Eloge de la lenteur), a prolongé sa réflexion sur le slow avec Under Pressure (Manifeste pour une enfance heureuse). Son but: inverser la vapeur de l’éducation. «L’enfance n’est pas une course, les parents doivent laisser aux enfants le temps et l’espace pour explorer le monde à leur propre rythme, souligne le journaliste. Il faut leur donner des moments de pause pour qu’ils puissent découvrir qui ils sont plutôt que ce que les parents veulent qu’ils soient.» Adepte d’une éducation moins étouffante, Carl Honoré dénonce naturellement les «parents hélicoptères» qui «planent» continuellement sur leur progéniture, la surprotègent et la surchargent d’activités. Selon lui, plusieurs signes avertissent les parents de leur tendance à hélice. C’est le cas lorsque la télévision devient le seul moment de partage en famille, ou que l’enfant a tout juste le temps d’avaler son repas dans la voiture, avant une énième activité.

Lenore Skenazy, auteure du livre et blog Free-range Kids (Les enfants sans corde au cou) milite également pour le slow parenting. Celle qui avait créé la polémique pour avoir laissé son enfant de 9 ans rentrer seul en métro à New York a réalisé que les parents devaient lever le pied. «Il faut qu’ils essaient de donner autant de liberté à leurs enfants qu’ils en avaient pendant leur enfance. Ils doivent accepter qu’il n’y a pas cinquante fois plus de prédateurs que quand ils étaient eux-mêmes jeunes!»

Slow sex

Tour à tour tabou, puis libéré, l’acte sexuel est aujourd’hui stressé et bâclé. Usés par leur train de vie, obnubilés par l’exigence de rapidité et d’efficacité, les couples ne prennent plus le temps de construire leurs ébats, devenus une affaire de quelques minutes. Alors, pour retrouver le plaisir sensuel de l’effeuillage, prendre le temps pour tester des nouveautés, être à l’écoute de son partenaire et faire durer ou rétablir les préliminaires, le sexe se fait slow. L’italien Alberto Vitale a posé les bases du slow sex en 2002. Écouter davantage les sens et prendre le temps sont devenus son credo. Faire l’amour ne doit pas se réduire à l’orgasme, c’est un processus de partage et de découverte. «Ce mouvement est l’éloge de la lenteur transposée à la sexualité, analyse le Christian Rollini, psychiatre et sexologue à Genève, qui conseille le slow sex à ses patients. Le fast-food pourquoi pas, mais les petits plats qu’on cuisine à deux, en s’appliquant, c’est bien aussi! Il faut faire les choses moins rapidement, en savourant et en prenant le temps de (re)découvrir son corps et celui de l’autre.»

Alors, il faut prendre son temps pour mieux prendre son pied, mais surtout cesser d’associer le sexe à une performance. «Le problème aujourd’hui est que la sexualité ressemble à un exploit sportif. D’ailleurs, la raison principale des consultations est l’angoisse de la performance. Le slow sex se veut une sorte d’anti-coaching, le contraire du culte de l’exploit. Il faut réapprendre à ne pas se fixer d’objectif trop haut.»

Collaboration: Aurélie Toninato
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Une version de cet article est parue dans l’Hebdo.