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Huit millions d’experts

Le choix d’opter pour le F-35 américain fait s’abattre une foule de critiques sur la conseillère fédérale Viola Amherd, restée pourtant toujours aussi terre à terre.

«Viola Amherd prend tous les risques.» On n’aurait pas pensé voir un jour cet avis unanimement claironné dans les médias tant la conseillère fédérale haut-valaisanne était jusqu’ici un modèle de modération et de prudence, une fanatique du petit pas, une enragée du consensus, centriste jusqu’à la caricature et ne s’étant jamais fâchée avec personne.

Que s’est-il passé? Trois fois, ou plutôt quatre fois rien. La cheffe du département de la Défense avait à choisir entre quatre avions de combat. Fidèle à son caractère et à sa réputation, elle a opté pour le moins cher, le plus efficace –d’après les tests effectués–, et celui aussi que voulaient les militaires. A première vue donc, c’est l’option la plus timorée, pour ne pas dire la plus raisonnable, qui a été choisie. Viola Amherd ne s’est pas faite prier pour le signifier froidement: «Nous nous basons sur des faits.»

Sauf que la Suisse semble désormais compter huit millions d’experts en aéronautique et en stratégie militaire, de la même façon qu’elle revendique, depuis un certain lundi soir magique, huit millions de passionnés de football. Haro donc en chœur sur le F-35 de Lockheed Martin.

Il y a d’abord ceux qui reprochent au joujou préféré de Viola Amherd simplement sa nationalité, ainsi que l’exprime Pauline Schneider, secrétaire politique du Groupe pour une Suisse sans armée (GSsA): «Il est très problématique de se lier au commerce militaire des États-Unis, qui aura toutes les données en direct sur nos avions.»

On aurait pu penser logiquement que le choix de tel ou tel avion serait indifférent à ceux qui n’en veulent aucun. Mais voilà avant même la décision de Viola Amherd, la gauche PS et Verts inclus avait promis le lancement d’une initiative populaire si c’était l’un des deux avions américains qui était retenu.

Il faut dire que pour une gauche qui ne croit souvent plus à grand-chose –de moins en moins au peuple par exemple–, l’intérêt est grand de se raccrocher à quelques solides et vieux épouvantails. L’anti-américanisme de principe se révèle ainsi un moyen commode de faire semblant d’avoir encore de vraies convictions.

Il est tout de même assez amusant à cet égard de voir certains médias et politiciens invoquer contre le F-35 l’autorité de… Donald Trump, qui avait qualifié, avec son sens habituel de la mesure, l’avion américain «d’échec volant». Oui ce même Donald Trump dont on nous a expliqué pendant quatre ans, en long, large et travers, qu’il était l’homme le plus menteur et le plus incompétent du monde. Passons, glissons, volons.

Et puis il y a tous ceux qui mettent en avant contre le F-35 des arguments d’ordre diplomatico-politique, expliquant que dans le contexte de tensions avec l’Union européenne il aurait mieux valu choisir l’Eurofighter ou le Rafale français. C’est une position que l’on retrouve à gauche bien sûr, par exemple dans la bouche du conseiller national PS Roger Nordmann: «Ahurissant: le Conseil fédéral choisit un avion US. Pour parachever la rupture avec nos voisins et partenaires européens, on ne pouvait faire mieux.»

Une position aussi adoptée chez certains radicaux et même certains UDC peu suspects d’europhilie galopante. Comme le conseiller national Jean-Luc Addor: «Le choix doit être plus politique que technique. Le Conseil fédéral doit se demander avec quel Etat ou groupe d’Etats il a le plus intérêt à collaborer et à régler des différends. Et ce choix doit à mon avis être européen.»

Il aurait donc fallu faire une fleur à nos amis européens, acheter leurs machines volantes pour les ramener à de meilleures intentions après l’échec de l’accord-cadre. Les lobbyistes de l’Eurofighter ont d’ailleurs multiplié ces derniers jours les promesses de partenariats non seulement militaires mais aussi économiques.

La ficelle était peut-être un peu grosse, si l’on en croit le conseiller national vert libéral François Pointet: «Cette soudaine bienveillance envers la Suisse au cas où l’avion européen serait choisi me fait un peu sourire.»

L’imperturbable Viola Amherd a rappelé, elle, que les Américains après tout étaient aussi «des partenaires de défense de la Suisse, membres de l’OTAN». Des faits, encore des faits, rien que des faits.

Tout aurait été évidemment plus simple sans ces 50,1 % de citoyens qui ont validé dans l’urne le principe de l’achat d’un nouvel avion de combat. Il s’en était fallu de 9000 voix. N’importe quel expert vous le dira: trop d’experts tuent l’expertise.