LATITUDES

Portraits de trois innovateurs qui imposent leur vision

Ils ont moins de 35 ans et ils remettent en question leur secteur d’activité. Rencontres.

Le designer contre la surveillance de masse

Félicien Goguey met en lumière l’artillerie sécuritaire des gouvernements tout en poursuivant des études supérieures à l’EPFL.

«Je ne suis pas opposé à la surveillance, mais à la surveillance de masse.» A 25 ans, Félicien Goguey s’intéresse de près à l’épineuse question de la protection des données personnelles face à la surveillance gouvernementale. Suite à une formation en multimédia et réseaux informatiques, il a pu se rendre compte du «fossé» qui existe entre la perception que le grand public a d’Internet et la réalité. Installé à Genève, le jeune Français est aujourd’hui doctorant au laboratoire des humanités digitales de l’EPFL et assistant à la HEAD, où il souhaite sensibiliser les étudiants aux enjeux liés à cette problématique.

A travers ses workshops, Félicien Goguey pointe du doigt les excès liés à des outils de surveillance tels que les boîtes noires – des serveurs qui analysent le trafic en recherchant des comportements suspects– ou les IMSI-catchers, ces dispositifs de la taille d’une valise qui se font passer pour des antennes relais et permettent d’intercepter, sur près de deux kilomètres, non seulement des conversations mais également des données contenues dans les smartphones.

Le jeune homme conserve cette même visée pédagogique dans ses installations, où il utilise des moyens similaires à ceux des gouvernements pour interpeller le spectateur. C’est d’ailleurs en se penchant sur un texte de loi français lié à la surveillance qu’est né son travail Masquerade, actuellement exposé au Kunsthaus de Langenthal (BE). «Ce projet nous était présenté comme une mesure antiterroriste. En l’analysant, je me suis rendu compte qu’il ne portait pas uniquement sur des menaces d’attentats mais visait aussi la protection de données économiques ou scientifiques.»

Pour lui, ces «bulles de surveillance», qui modifient en profondeur les limites entre espace public et privé, ont des incidences négatives immédiates sur divers droits fondamentaux, tels que la liberté d’expression. «Je ne veux pas tomber dans une paranoïa incontrôlée, mais certaines réactions peuvent se révéler utiles. Je pense par exemple au chiffrement des emails grâce au logiciel PGP ou à l’utilisation de réseaux d’anonymisation tels que Tor.»

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L’entrepreneuse qui combat les discriminations

Sandrine Cina a fondé une plateforme permettant de juger les politiques d’inclusion de sociétés.

C’est entendu, la plupart des entreprises se disent ouvertes à la diversité. Mais de la même manière qu’une dominante verte dans un rapport annuel ne suffit pas à améliorer un bilan écologique, de bonnes paroles sur l’inclusion ne garantissent rien. Créatrice du portail Includeed.com, Sandrine Cina y invite des entreprises à se montrer plus transparentes au sujet, par exemple, du nombre d’employées féminines qu’elles comptent. Elle permet aussi à des salariés de s’exprimer anonymement sur l’inclusion pratiquée par leur entreprise.

A la manière de TripAdvisor, Includeed établit un classement qui prend en compte huit dimensions de diversité (genre, âge, origine, appartenance ethnique, orientation sexuelle, santé mentale, croyances religieuses, état de santé). Plus de 88 organisations ont déjà été évaluées par les utilisateurs, qui peuvent influencer une cote de popularité via un bouton «yeah» ou «grrr».

La Valaisanne qui vit à Genève a fondé auparavant l’organisation Be You Network, pour encourager l’intégration des minorités dans le secteur de la jeunesse en Suisse. «En travaillant sur ce projet, j’ai reçu des demandes d’entreprises intéressées par ces questions», raconte-t-elle. Après leur avoir prodigué conseils et formations, elle a souhaité créer une solution digitale, à la fois site ressource et communauté.

Forte de cinq employés, la start-up propose un accompagnement aux entreprises souhaitant s’améliorer dans le domaine. Un logiciel en ligne leur permet d’accéder aux données de leurs concurrents afin de se positionner, d’identifier forces et faiblesses, de faire le point sur les besoins de chacun, puis d’accéder à des recommandations d’actions.

L’accès au logiciel pour les entreprises est payant (entre 4800 et 15 000 francs annuels). Includeed compte Barilla comme premier client. La société italienne a même mis en place en 2014 un département de la gestion de la diversité suite à des déclarations de son directeur jugées inappropriées à l’encontre des gays. «Nous sommes actuellement en phase de test à grande échelle avec Barilla, se réjouit Sandrine Cina. Les prochains mois vont être consacrés à la recherche d’autres clients.»

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Le franc-tireur de la haute horlogerie

Dans un secteur très conservateur, Rexhep Rexhepi s’impose avec sa propre marque.

La passion de Rexhep Rexhepi pour l’horlogerie remonte à son enfance, au Kosovo, lorsque son père venait lui rendre visite et que le «tic-tac» de sa montre mécanique éveillait déjà sa curiosité. «J’ai essayé de l’ouvrir à plusieurs reprises, malheureusement sans succès…» se souvient-il. Arrivé en Suisse à l’âge de 12 ans, il s’oriente rapidement dans la voie horlogère. Après un apprentissage chez Patek Philippe, puis quelques années dans diverses sociétés de la branche, il décide de lancer en 2012, à 25 ans, sa propre marque, baptisée «AkriviA» (pour «précision» en grec).

«La précision du geste est primordiale pour nous, dit l’entrepreneur. Tout ce que nous pouvons faire à la main, nous le faisons. Nous souhaitons vraiment rendre hommage à l’horlogerie traditionnelle.» Montée sans aide financière extérieure, la société basée dans le quartier de Champel emploie aujourd’hui cinq personnes, dont trois horlogers à plein temps. Akrivia produit une vingtaine de modèles uniques par année, qu’elle vend à des clients établis en Europe, en Asie et aux Etats-Unis pour des prix compris entre 79 000 et 240 000 francs.

«Rexhep Rexhepi se place dans le long héritage de l’horlogerie traditionnelle suisse, constate Serge Maillard, éditeur du magazine horloger Europa Star. Aujourd’hui, un bon nombre de personnes se lancent dans le secteur par le biais de crowdfunding et dans le segment «entrée de gamme». Lui a fait tout le contraire en misant sur l’artisanat, l’exclusivité et les séries limitées.» Le spécialiste qualifie le jeune entrepreneur de «passionné intransigeant, précoce et autodidacte», en ajoutant qu’il contraste dans le milieu par son jeune âge. «La Suisse m’a donné les moyens de réussir», estime l’horloger, qui se dit très reconnaissant pour l’accueil reçu. Il se montre aussi particulièrement admiratif de la jeune génération kosovare établie en Suisse. «J’observe beaucoup de volonté et de créativité chez ces jeunes. C’est vraiment une très bonne chose, car cela permet de rectifier une image qui n’était pas forcément positive il y a quelques années. Le football a joué un grand rôle dans cette ouverture, c’est évident.»

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Une version de cet article est parue dans la page Nouvelle Vague de la Tribune de Genève.