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Bubu président

L’invisible Didier Burkhalter en chef d’Etat, on a du mal à y croire. A défaut, on pourra toujours louer la sagesse du système suisse: un tour de manège et s’en vont.

La présidence Maurer franchement, qui l’a vu passer? Avec Didier Burkhalter endossant désormais les habits de conducator fédéral, un fantôme, serait-on tenter de croire, en remplace un autre. Pas plus qu’à Maurer, du moins, ne saurait-on reprocher au Neuchâtelois de ne pas incarner aujourd’hui le Conseil fédéral tel qu’il est dans son ensemble: timide, inaudible, consensuel jusqu’à la caricature.

La seule aspérité visible du nouveau président, et les médias ne se sont pas gênés de la mettre en avant, c’est l’impossible prénom autrichien de sa femme. Friedrun, ça claque, ça sonne, ça ferait presque peur. Tellement que son mari s’est déjà senti obligé de rassurer et de certifier qu’à son humble avis Friedrun, «c’est une chance pour la Suisse». Que «Didier» en revanche soit porteur des mêmes espérances, cela reste à démontrer.

Certes l’homme a déjà annoncé que sur un point au moins sa présidence se distinguerait de celle de papy Maurer: finie la tournée des stands de schüblig, place au vaste monde. Sauf que les visites officielles que le président Burkhalter entend mener ou recevoir, ressemblent déjà plus à un apéro entre voisins qu’à l’exploration des grands espaces vierges: Italie, Allemagne, Autriche. En attendant la réponse à une invitation officielle de François Hollande, qui a sans doute d’autres petits — et grands — fours à avaler.

Soyons juste: on verra aussi notre président s’incliner au Japon et trinquer en Pologne. Le petit veinard, millésime sportif oblige, honorera également de sa confédérale présence les jeux olympiques d’hiver les plus mal situés de l’histoire, ainsi que la coupe du monde de football la plus idéalement localisée de tous les temps.

A ce propos, comme pour s’excuser, comme pour minimiser tant d’audace itinérante, des bords de la mer Noire au sable blanc de Copacabana, Burkhalter joue les rusés et tente malgré tout de faire le lien avec son casanier et yodlant prédécesseur. En affirmant aimer «le football» bien sûr, mais aussi, mais surtout «les saucisses à rôtir qui l’accompagnent souvent». Quelle fascinante perspective pour Bubu, comme on le surnomme dans son canton natal: goûter aux kalbwürst de Maracana, tout en prenant bien garde de ne pas gueuler, saisi par l’émotion, «Allez Xamax!».

Pour le reste, on lui fait confiance, nul incendie à attendre du genre de celui qu’avait allumé le placide Samuel Schmid, évoquant les droits de l’homme, à la barbe d’un Ben Ali aussi glabre que furibond. Ainsi à propos de cette autre présidence qu’il doit assumer en 2014, celle de l’OSCE, Bubu annonce franchement la couleur et c’est celle, atone, du somnifère: «Dans cette organisation la règle de l’unanimité prévaut. Les 57 pays doivent toujours être d’accord, le consensus est incontournable, c’est pire qu’au Conseil fédéral.» La dictature du consensus, voilà qui est beau.

Dans le fond, et la présidence Maurer l’a plus que prouvé, tout cela n’a pas grande importance. Le système génial de la présidence tournante équivaut quasi à n’avoir pas de président, à sanctifier cette incongruité qui a fait jusqu’ici le bonheur et la prospérité du peuple suisse: un Etat sans chef. Juste quelqu’un qu’on puisse de temps en temps montrer au balcon, c’est-à-dire désormais dans la petite lucarne qui n’est plus petite mais plate. Et pour nos amis étrangers, juste une paire de mains, parce qu’il en faut bien une que les homologues, vrais dirigeants eux, puissent serrer devant les caméras.

Le président suisse ressemble ainsi à ces sosies de chefs d’Etat, en vogue sous les dictatures paranoïaques, et qu’on exhibait en public à la place des vrais pour déjouer les risques d’attentat. Pour incarner ce genre de gouvernance, nul doute que Didier Burkhalter soit l’homme de la situation.