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Comment Facebook a catalysé la révolution égyptienne

Malgré les tentatives du régime de bloquer internet, la population a pu poursuivre sa mobilisation jusqu’à la victoire. Les réseaux sociaux ont joué un rôle décisif dans cette révolution. Et ce n’est qu’un début. Analyses.

L’humour fleurit dans les rues du Caire. L’une des blagues populaires du moment met en scène Hosni Moubarak face à ses deux prédécesseurs, qui expliquent comment ils ont quitté le pouvoir. «Par maladie», déclare Nasser. «Par assassinat», proclame Sadate. Quant au raïs Moubarak, il marmonne: «Par Facebook…»

L’anecdote fait écho à la mobilisation née sur ce réseau autour du groupe «Nous sommes tous Khaled Saïd», lancé en mémoire d’un jeune internaute battu à mort par la police en juin 2010. Le créateur de ce groupe, Wael Ghonim, un cadre de Google, a passé douze jours les yeux bandés dans une geôle égyptienne, devenant un symbole de la révolution. D’autres contestataires ont suivi la mobilisation via le fil Twitter «janv25», en référence à la date des premières manifestations.

Les réseaux sociaux faisant tomber l’une après l’autre les têtes de dirigeants liberticides? «Il faut tempérer leur impact», estime Lucie Morillon, spécialiste des nouveaux médias chez Reporters sans frontières (RSF) à Paris. En contact fréquent avec des blogueurs tunisiens et égyptiens, la militante souligne le rôle amplificateur des réseaux sociaux, «caisse de résonance pour des frustrations déjà présentes depuis longtemps dans ces sociétés.» Mais il ne suffit pas de rejoindre un groupe contestataire en ligne pour déstabiliser un régime. «Les individus descendus dans la rue ont affronté des balles bien réelles.»

Les outils de socialisation ont servi de catalyseur à des velléités contestataires déjà répandues dans la société égyptienne. «Ces réseaux présentent une forme spontanée de résilience, explique Stéphane Koch, formateur en technologies de l’information à Genève. Si le régime arrête un membre, cela ne casse pas le mouvement.» Le spécialiste voit dans la mise en relation de technologies avancées et de moyens de communication traditionnels l’une des clés du «printemps arabe». Car bien que l’Egypte compte le plus fort taux de pénétration d’internet en Afrique, 80% de ses habitants n’y a toujours pas accès. Du simple bouche-à-oreille aux réseaux sociaux et aux téléphones cellulaires, tous ont tenu leur rôle dans la diffusion de la mobilisation.

Un jeu du chat et de la souris s’est engagé avec les autorités autour des moyens de communication: «Le régime égyptien a d’abord coupé le réseau mobile, puis les outils de socialisation et enfin tout accès à internet, rappelle Stéphane Koch. Mais le téléphone fixe restait opérationnel.» La chape de plomb numérique ne pouvait être prolongée indéfiniment par le gouvernement. Selon l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), les cinq jours de coupure totale d’internet ont coûté près de 90 millions de francs à l’économie égyptienne.

Andrew K. Woods, éditorialiste au New York Times, attribue ainsi aux réseaux sociaux l’explosion d’une colère si longtemps réprimée. En mettant en lumière les opinions contestataires de la majorité, Facebook aurait encouragé des manifestants qui se sentaient jusque lors isolés à crier haut et fort contre le régime. «Les citoyens inscrits à un groupe de contestation sur Facebook peuvent prouver par des photos et des vidéos qu’ils se sont réellement engagés, ajoute Stéphane Koch. Toutes les personnes présentes lors de la mobilisation deviennent des témoins démultiplicateurs d’impact.»

Face à l’enthousiasme ambiant, les réseaux sociaux comptent aussi leurs détracteurs. Le plus féroce est un jeune chercheur de l’Université de Stanford, Evgueni Morozov. Dans un article de la revue Foreign Policy paru le 15 janvier, il écrit que «si le dictateur ne tombe pas à la fin, les bénéfices fournis par internet à la mobilisation sociale sont probablement surpassés par les coûts, à savoir la plus grande facilité apportée à la traque des dissidents ».

«Ce sont des armes à double tranchant, car, comme dans un bal masqué, les identités sont peu fiables», juge le formateur Stéphane Koch. Face à la contestation en ligne, les autorités tunisiennes ont rapidement tenté de récupérer des mots de passe sur Facebook pour infiltrer des groupes ou fermer des comptes, rappelle Lucie Morillon. Et la peur de la contagion pousse certains régimes à accentuer le verrouillage de leur réseau informatique et la traque des cyberdissidents. En Chine, par exemple, le mot-clé «Egypte» est bloqué sur les sites de micro-blogging.

Si les réseaux sociaux ont permis à la poudre de la révolte de se disséminer plus rapidement, leur impact le plus durable pourrait cependant se produire dans la culture post-révolutionnaire des nations soulevées. Car les Egyptiens et les Tunisiens risquent fort de prendre goût aux informations propagées par les outils de socialisation. Stéphane Koch souligne ainsi qu’«en Tunisie, la population aura besoin de temps pour faire à nouveau confiance à des médias institutionnels discrédités.» Dans l’intervalle, c’est Facebook qui assure la transition.