KAPITAL

Fitch: l’agence qui met les Etats à genoux

Les agences de notation ont déjà déclenché la crise des subprimes il y a deux ans. Elles s’en prennent aujourd’hui aux Etats démocratiques. Petite incursion chez Marc Ladreit de Lacharrière, homme d’affaires et de culture, propriétaire de Fitch Ratings, modeste et mécène.

Il est des nouvelles qui font froid dans le dos: le 24 mars, Le Monde annonçait que l’agence de notation Fitch baissait d’un cran la note attribuée au Portugal. Aussitôt, la bourse de Lisbonne plongeait de 2,2 % et l’euro hoquetait. Et les Portugais? Les dizaines, les centaines de milliers de fonctionnaires de l’éducation, de la santé, des transports, etc., que peuvent-ils faire? Plonger comme la bourse? Hoqueter comme l’euro?

Ils ont sous les yeux le sort réservé par les prétendus marchés à leurs homologues grecs qui ne cessent de manifester depuis des jours et des jours contre les coupes budgétaires imposées par les pressions internationales, symbolisées par le FMI ou l’Union Européenne. Pleurez braves gens, les marchés ont décidé que vos gouvernants, vos financiers, vos banquiers ne sont plus fiables. Ce ne sont pas eux qui passeront à la caisse, mais vous. Et ce n’est pas qu’une affaire de caisse: vous serez moins éduqués, moins bien soignés, plus mal transportés. Pourquoi? Parce que «les marchés» l’ont décidé. Car dans leur logique mercantile mondialisée, une économie déficitaire mérite d’être fouettée par une augmentation des taux d’intérêts. T’es pauvre? On t’appauvrit encore plus, ainsi fonctionne l’esclavagisme postmoderne.

Mais au fait qui sont les inspirateurs de ces «marchés» à la logique froide et terrifiante, ces agences de notation qui peuvent d’une virgule mettre au tapis une multinationale, un secteur économique transnational ou un Etat? Elles ne courent pas les rues: il n’y en a que trois qui, officiellement reconnues par le gouvernement américain, comptent au niveau mondial: Moody’s, Standard & Poor’s et Fitch Ratings. Le cas de Fitch est intéressant car américaine autrefois, la société appartient à un holding français, Fimalac, (acronyme de Financière Marc de Lacharrière).

Fondateur et propriétaire de Fimalac, donc de Fitch, Marc Ladreit de Lacharrière n’a rien d’une hyène assoiffée de sang et d’argent, même s’il est en dernière analyse responsable des jugements portés par sa boîte et des dévastations qu’ils peuvent semer. Il n’a rien, non, d’un Jean-Marie Messier proclamé maître du monde il y a quelques années. Si l’on en croit sa biographie, il est modestement l’un des maîtres du monde. Une recherche sur internet ne dit rien de sa confession, mais ce financier de haut vol a quelque-chose d’un protestant bâlois dans son comportement, dans sa façon d’apparaître.

Car il est financier, un financier qui, semble-t-il, s’est fait tout seul en fondant, la cinquantaine venue, Fimalac. Il a certes fait fortune, mais une fortune discrète, aujourd’hui estimée à 1,1 milliard de dollars par Forbes, contre le double il y a trois ans avant la crise. Branché sur le fric, il aurait à coup sûr pu la multiplier par dix. Intéressé par la presse, il possède l’antique Revue des Deux Mondes, plusieurs fois menacée de disparition. Mécène, il déborde d’activités culturelles, multiplie les fondations et s’en explique avec simplicité comme dans l’entretien que vous pouvez lire ici.

Un tel personnage symbolise si bien les contradictions de nos sociétés mondialisées que l’on se demande s’il n’en est pas la caricature. La multiplication de ses engagements — au-delà et en plus de Fimalac, donc de Fitch Ratings — prouvent que la machine tourne toute seule au nom d’une logique qui n’est que mécanique, entrepreneuriale, sans aucune dimension éthique, malgré les engagements philantropico-culturels du propriétaire du moteur. Ses employés peuvent mettre au tapis deux pays de civilisation séculaire, la Grèce et le Portugal, deux pays dont la contribution à notre civilisation a été colossale, sans que personne dans le monde des décideurs ou des gouvernants ne trouve quoi que ce soit à redire.

Les trois agences de notations déléguées à cet office par le gouvernement américain ont déjà déclenché la crise des subprimes il y a deux ans. Elles s’en prennent aujourd’hui à des Etats démocratiques et responsables. Si personne — des hommes politiques, des partis politiques ou des peuples excédés et révoltés — ne leur met les bâtons dans les roues, la planète sera soumise à une dictature financière.

D’ailleurs, pour le bon Marc Ladreit de Lacharrière, elle est déjà là, comme il le déclarait à L’Express: «Dans le monde de demain, il est bien clair que la priorité des entreprises sera la gestion de leurs risques. Le deuxième événement majeur dont nous avons bénéficié, c’est la chute du communisme et l’entrée de la Chine, des pays émergents et des pays de l’Est dans le monde de la finance internationale. Finalement, tous ces nouveaux arrivés dans l’économie libérale, qui auraient pu avoir d’autres idées, ont épousé l’ensemble des instruments financiers du monde capitaliste. Ce n’est plus, donc, la «dictature du prolétariat» que met en place le communisme chinois, c’est celle de la finance!»