LATITUDES

Comment les seins changent de volume

Les femmes sont toujours plus nombreuses à recourir à la chirurgie pour obtenir une poitrine parfaite. Et avant, comment faisaient-elles? Eclairage historique.

Les seins n’ont cessé de varier à travers les âges. Inspirant d’innombrables fantasmes chez Monsieur, emblèmes de distinction chez Madame, ils ont changé d’apparence au gré des modes par le biais de bandages, de corsets, de soutiens-gorge, et depuis peu, grâce à la chirurgie esthétique.

Les «globophiles», selon le terme du bien nommé docteur Dominique Gros*, ont de quoi être satisfaits de nos jours, le modèle du sein parfait ayant pris du volume. On ne parle plus de demi-pomme mais de demi-pamplemousse.

A défaut de lingerie miracle, les candidates ont de plus en plus recourt à la chirurgie esthétique, au même titre que celles qui, dans un autre temps, se sciaient les côtes pour rentrer dans leur corset ou qui se donnaient le look «joues creuses» en se faisant arracher les molaires.

Après l’auto-mutilation du corps par extraction, la femme cherche aujourd’hui à gonfler ses atouts maternels. «Elles sont beaucoup plus nombreuses à venir à la clinique depuis une année», confirme Rosmarie Weibel, administratrice à la clinique Burki de chirurgie esthétique à Genève.

Micaela Popescu, directrice de casting chez Propaganda à Paris, reconnaît qu’elle cherche des filles dotées de poitrines qui ont effectivement «pas mal de rondeurs», et pas seulement pour poser en maillot.

Outre-Atlantique, la gent féminine voit encore plus grand. «La taille des implants est supérieure aux Etats-Unis, relève le docteur Denys Montandon, chirurgien plastique genevois. Par ailleurs, la pratique s’est aussi répandue chez les adolescentes.» Selon une enquête du magazine TeenVogue du mois de septembre, 11’000 Américaines de 18 ans et moins ont eu recourt à des implants en 2003, c’est trois fois plus que l’année d’avant.

La démarche chirurgicale est souvent spontanée de la part de la femme. «Les hommes qui accompagnent mes patientes sont souvent opposés à l’intervention», relève Denys Montandon. On relativisera en mentionnant que la femme qui refait ses seins pour son mari ne l’avoue pas forcément.

«Je rêvais d’une poitrine plus opulente chez ma femme, raconte Jean-Pierre, broker genevois trentenaire. J’avoue que j’ai dû pas mal insister, mais elle a cédé après quelques années, essentiellement pour me faire plaisir.» Pour des questions de coûts, l’opération a été faite en Hollande. «Elle est revenue avec des grosses balles magnifiques, rigole Jean-Pierre en mimant la forme. J’étais enchanté du résultat et elle aussi!»

Comme le relève le sociologue parisien Jean-Claude Kaufmann dans son enquête sur les seins nus à la plage, «si les seins sont aussi variés dans la forme et dans la taille que les visages, les goûts des observateurs le sont aussi».

Centrale pour de nombreux hommes, la taille ne l’est pas pour tous. «Je n’ai jamais compris cette passion pour les grosses miches, dit Grégoire, 31 ans, cadre dans une multinationale à Genève. Pour moi, ils symbolisent avant tout la maternité, donc quelque chose de pas du tout sexuel. En plus, les gros nichons vieillissent mal: ils finissent par pendouiller. Sans parler des aspects pratiques: c’est plutôt désagréable pour la fille, et handicapant pour le sport. Au point qu’une de mes copines s’est d’ailleurs fait opérer pour les rendre plus petits. Je n’y étais pour rien, elle l’a fait pour son bien-être. Mais j’ai très bien compris sa démarche et j’étais ravi du résultat.»

La taille de la poitrine parfaite, loin de suivre une courbe ascendante, dessine des vallons sur le tableau des modes et des goûts masculins au fil du temps. Dans l’Antiquité, selon le sociologue, si les femmes grecques cultivaient des seins plats et musclés, en Inde, la poitrine lourde et exubérante était considérée comme un trésor des plus précieux de la beauté.

Plus tard, le Moyen-Age occidental a privilégié les formes fermes et menues alors qu’en Chine, les femmes allaient jusqu’à effacer toute marque de féminité.

Si la mode est désormais dictée par les médias et le show-biz, sous l’Ancien Régime, les seins se pliaient à la dictature de la cour.

Martin Monestier, dans son «Encyclopédie historique et bizarre des gorges, mamelles, poitrines, pis et autres tétons», explique que Louis XIII, qui avait une sainte horreur des seins, demandait spécialement à ses invitées de se couvrir la gorge. Ce n’est qu’après le mariage de Louis XIV avec l’infante Marie-Thérèse d’Autriche en 1660 que les décolletés regrimpent dans l’estime de la classe dominante, grâce à la venue à la cour des dames espagnoles.

«Par de pareils objets, les âmes sont blessées et cela fait venir de coupables pensées.» Se moquant de la pudibonderie, Molière portait une grande admiration à ces fruits défendus, à une époque où des charlatans développaient des recettes pour que ces dames obtiennent des seins petits, fermes et ronds.

L’arrivée en puissance du libertinage et des décolletés aguicheurs au XVIIIe siècle inversera à nouveau la tendance en faisant triompher les gorges pulpeuses. Comme l’écrivait un chroniqueur de l’époque, au goût des «pommes verdelettes» succède le «fruit lourd».

Les poitrines protubérantes se font alors voir de partout, un coussinet s’étant ajouté au corset, afin d’imiter les seins de Marie-Antoinette. Et puis le modèle se contracte à nouveau lorsque de la Révolution proscrit le corps balainé et corseté, symbole de l’aristocratie, rappelle Martin Monestier.

La façon de porter son décolleté variera ensuite, comme le précise l’auteur, au gré des événements sociaux, économiques et militaires que subissent les pays européens. On assiste à une véritable «explosion» des seins dès 1905, accompagné par un corps de plus en plus dénudé.

«Mais il faudra attendre la période de l’après-guerre pour que la femme se lâche complètement», précise la sociologue genevoise Eliane Perrin. Après la mode garçonne des années vingt, les seins se redressent peu à peu dans les années 30 et deviennent pleins, haut et lourds grâce à l’image de la pin-up popularisée par les calendriers américains. Un modèle pas vraiment facile à copier: «Le championnat de tour de poitrine, c’est une épreuve épuisante», disait Sophia Loren.

On prétend que Marilyn Monroe, fière de ses mensurations, avait même souhaité que son 97-62-92 de 1955 soit inscrit sur sa tombe. La silhouette «contrebasse», comme la qualifie Eliane Perrin, sera interrompue dans les années 1960 par un retour à la mode garçonne, véhiculée par les mannequins anorexiques comme Twiggy.

Et puis, après la révolution seins-libres de mai 68, la mode érotico-sensuelle reprendra le dessus dans les années 80, véhiculée par l’arrivée en puissance d’actrices comme Pamela Andersen et l’émergence des wonderbra.

La dictature du sein en demi-pamplemousse qu’on perçoit aujourd’hui semble donc s’inscrire dans la suite logique des événements. Comme le démontrait dans les années 1990 le sociologue parisien Jean-Claude Kaufmann, les trois critères d’évaluation définissant la place du sein dans la hiérarchie du beau sont le volume, la fermeté et la hauteur. Si l’appréciation du volume varie d’une personne à l’autre, il est généralement admis qu’un sein ferme et haut est beau par définition.

«Quand on aime, plus y en a, mieux c’est!», avait dit Alexandre Dumas.

Mais les femmes dans tout ça? Sont-elles de pures victimes de la société de consommation dans laquelle, selon Dominique Gros, «la seule image du sein possible est celle qui est rentable, qui fait consommer»?

Sont-elles guidées par les envies masculines? Ou ont-elles cherché à dominer l’homme par le biais de leurs atouts précieux?

«Si les femmes ont envie de poitrines généreuses, ce n’est pas seulement pour attirer les hommes, mais parce que le sein est le symbole le plus insigne de la puissance féminine», avait déclaré la psychologue américaine Nancy Friday.

Et selon Eliane Perrin, le sein reste avant toute chose un symbole de maternité, même si la poitrine est devenue une zone très investie érotiquement: «Le retour aux seins protubérants peut être associé également à une reféminisation qui s’accompagne d’un retour à la lingerie fine et aux dentelles.»

Le sein est donc un fruit modelable selon les goûts et les époques, mais qui devient suspect si sa pulpe est artificielle. Une vidéo-blague circulant sur internet se riant de l’évolution de la taille de soutien-gorge de Britney Spears en témoigne. Avoir de gros seins, d’accord, mais ils doivent être naturels. Si bien que les trois quarts des patientes du docteur Montandon demandent une augmentation de la poitrine «qui ait l’air naturelle». Et chez Propaganda Casting, les recruteurs évitent les seins refaits.

La tendance pulpeuse actuelle, style Laetitia Casta, Heidi Klum ou Giselle Bundchen, nereste cependant qu’une mode parmi d’autres. «En cinq ans, constate Micaela Popescu, on est passé des silhouettes longilignes avec des seins moins définis à des modèles inspirés d’icônes de cinéma comme Liv Taylor et Monica Bellucci, qui ont des formes et qui les assument!»

Et comme la mode est un éternel recommencement, comme le rappelle la directrice de casting, on ne sait pas à quoi ressemblera le sein de demain…

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Une version de cet article est parue dans le magazine Type. Collaboration: Marco Kalmann

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A lire:

Le Sein dévoilé, Dominique Gros, Stock/Laurence Pernoud, Paris, 1987

Corps de femmes, regards d’hommes. Sociologie des seins nus. Jean-Claude Kaufmann, , Nathan, Paris, 1995

Les seins. Encycloplédie historique et bizarre des gorges, mamelles, poitrines, pix et autres tétons des origines à nos jours. Martin Monestier, Cherche Midi, Paris, 2001