LATITUDES

La cuisine a avalé la salle à manger

L’aménagement intérieur a rapidement évolué ces dernières années, avec la généralisation de la cuisine ouverte. Analyse de ce nouvel art de vivre, baptisé «hiving».

Faire manger ses invités sur le plan de travail de sa cuisine: une pratique devenue chic, mais totalement impensable il y a peu. En quelques années, la salle à manger s’est ringardisée. «Nos clients n’en aménagent plus», constate l’architecte d’intérieur Gérard Moinat à Rolle. Cette tendance, qui concerne évidemment davantage les moins de 40 ans, est à mettre en lien avec la métamorphose spectaculaire du rôle et de l’espace dévolus à la cuisine ces dernières décennies. De laboratoire caché, la cuisine s’est transformée en lieu central de l’habitat, que l’on exhibe à ses hôtes sans complexe et en toute transparence. A tel point qu’elle a fusionné avec le salon, et entraîné la disparition pure et simple de la salle à manger.

«Il y a à peine un siècle, la cuisine était considérée par la bourgeoisie comme un endroit sale qu’il ne fallait pas montrer, raconte François de Capitani, historien de l’alimentation. Elle se trouvait souvent à la cave. Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale qu’elle deviendra partie intégrante de la maison.» D’abord fermée, la cuisine s’ouvre petit à petit sous l’influence américaine. Les cuisines de ce nom font d’ailleurs leur apparition dans les années 70. «Cette évolution est à mettre en lien avec les évolutions technologiques, précise l’historien. Il n’y a plus de fumée, l’eau est courante et les appareils électroménagers de plus en plus performants. Le changement du rôle de la femme, qui travaille et ne souhaite plus être cantonnée dans la cuisine, compte également.» Le spécialiste parle aussi d’une «formalité traditionnelle qui s’est allégée»: on invite moins pour l’apparat, et davantage pour passer de bons moments de convivialité avec ses amis.

La cuisine américaine s’est généralisée à tel point en Suisse que les architectes d’intérieur estiment ne plus en construire de fermées, sauf dans des cas exceptionnels ou pour des personnes âgées. Mais cette cuisine ouverte a également subi des transformations récentes: le bar qui la séparait encore un peu du salon ne se fait plus et «n’est plus du tout tendance», observe Christophe Lombardo, architecte d’intérieur à Montreux. Il a laissé place il y a quelques années à l’îlot, qui lui aussi est en passe d’évoluer: de simple plan de travail, il fait désormais partie intégrante du salon et est devenu multifonctionnel: il se prolonge en bureau, table à manger, coin apéro et l’on y adosse parfois un canapé.

«Ces nouveaux intérieurs empruntent les codes de la paysannerie traditionnelle et des classes populaires, qui disposaient d’un seul et même espace multifonction, analyse Vincent Grégoire, chasseur de tendances dans le cabinet parisien Nelly Rodi. Auparavant segmentée en de nombreux espaces, l’habitation est désormais divisée en deux parties, l’une pour les activités de la journée et l’autre pour la nuit.» La pièce de jour est donc centrée autour de la cuisine, dans laquelle on fait les devoirs, la gym, la cuisine et on y reçoit ses amis. Aucune trace de salle à manger dans ce nouveau concept, qui s’appelle le hiving. «Après le nesting (maison refuge) des années 90, la tendance qui s’impose actuellement est celle du hiving (maison ruche), explique Vincent Grégoire. Cette maison est conçue comme différents espaces de confort ouverts les uns sur les autres avec, en son centre, la cuisine.» Plus de délimitation, plus de fonction unique et, surtout, ouverture totale sur l’extérieur. On ne cache plus rien, on montre tout, on travaille, discute ou mange, un peu partout.

Au niveau du design, cela se traduit par une continuité totale entre la cuisine et le salon, avec une uniformité au niveau des matières et des couleurs. Un vaisselier se transformera en bibliothèque, un plan de travail en sofa. Les espaces de rangement deviennent décoratifs, les bibelots du salon envahissent la cuisine. «La cuisine s’ouvre non seulement aux invités, mais aussi au monde extérieur: on y amène son iPad pour trouver une recette, et on la place désormais près des fenêtres ou du jardin», ajoute Vincent Grégoire.

Une tendance qui reflète également des changements dans la manière de cuisiner, de s’alimenter et de recevoir. «Le prestige, aujourd’hui, ce n’est pas de servir un grand bordeaux dans des verres en cristal, mais de connaître personnellement le vigneron qui a produit tel vin bio, poursuit le chasseur de tendances. On assiste à une nouvelle recherche de transparence et d’authenticité. On achète local et on veut le montrer à ses amis. On leur démontre aussi nos talents culinaires. L’îlot central devient donc en quelque sorte l’établi de l’artiste. Les ventes d’ustensiles de cuisine de luxe n’ont par ailleurs jamais été aussi importantes.»

Des évolutions observées également par Laurence Ossipow, professeure à la Haute Ecole de travail social à Genève et auteure de La cuisine du corps et de l’âme: «La cuisine prend une importance grandissante et, avec elle, l’aspect sain et développement durable. On cherche un contrôle et une traçabilité de ce que l’on mange, y compris auprès de ses amis.» Mais la chercheuse précise: «Ces tendances concernent moins les classes populaires que les milieux au capital social et culturel élevé.»

Et concrètement, si le hiving a une influence sur les nouveaux habitats, «peu de clients souhaitent un intérieur qui reflète exactement ce que l’on voit dans les magazines», constate Gérard Moinat. Ils seraient en fait plutôt à la recherche d’un compromis s’inspirant de cette tendance. Ils souhaitent par exemple une grande cuisine avec îlot et un espace lounge, mais aménagent un salon séparé. Ou introduisent tout de même une table dans leur espace à vivre, mais qui n’aura plus rien à voir avec une salle à manger classique: elle servira au travail, au jeu, à la lecture, comme plan de travail et point de rencontre social.
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POUR

«Je n’ai rien à cacher à mes amis»

Pierre Keller, candidat radical au Conseil national et président du comité de l’Office des vins vaudois

«J’ai aménagé trois cuisines dans ma maison de Saint-­Saphorin et elles sont toutes ouvertes, évidemment. M’enfermer pour cuisiner? Quelle horreur, vous n’y pensez même pas. La cuisine est synonyme de convivialité, je n’ai rien à cacher à mes amis. Je cuisine en discutant avec eux, à la bonne franquette. Tout préparer en cachette avant qu’ils n’arrivent me paraît ridicule.» Pierre Keller a fait aménager des cuisines au design ultrasophistiqué, qu’il a pu moduler à ses souhaits. «C’est très beau et j’ai beaucoup de gadgets techniques. Il n’y a pas vraiment de salle à manger, juste une grande table dans la cuisine et une autre dans le jardin.» Son seul regret, c’est de ne pas disposer d’assez de temps pour préparer de bons plats du terroir. «Pour l’instant, cela se limite plutôt à des grillades, mais cela va changer dans quelques mois, lorsque j’aurai davantage de temps.»

CONTRE

«Cette transparence est abominable»

Sylviane Roche, chroniqueuse, romancière et auteure de «RSVP – 124 questions à propos du savoir-vivre»

«J’aime cuisiner et passe beaucoup de temps à le faire dans ma cuisine. C’est pourquoi je n’aime ni les cuisines ouvertes ni que mes invités me voient en train d’éplucher les pommes de terre. Premièrement en raison des odeurs et du désordre qu’il y a forcément dans cet endroit, qui est avant tout un laboratoire. Et deuxièmement parce que, comme au théâtre, on ne montre pas les loges au spectateur. Cela rompt la séduction et la magie du moment. On n’invite pas les gens à voir les assiettes sales, mais on leur présente une table dressée et des plats déjà préparés. Bien entendu, ces règles ne s’appliquent pas lorsqu’on est très intime avec une personne. En ce qui concerne la transparence totale avec ses amis, leur montrer qu’on cuisine des aliments bios et frimer avec ses talents culinaires, je trouve cela abominable. C’est typique de notre époque, qui mélange allégrement public et privé. C’est une sorte de flicage caché, c’est le contraire de la liberté. Mes amis ne doivent pas me juger si je n’achète pas bio ou local, cela ressort de mes choix personnels. Mais où est donc passée la vraie convivialité?»
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Une version de cet article est parue dans L’Hebdo.