LATITUDES

Faut-il vraiment craindre une invasion des maladies tropicales ?

L’apparition dans nos régions du moustique-tigre peut susciter des craintes de propagation du chikungunya en Suisse. Les experts en épidémiologie se veulent cependant rassurants.

En 2017, l’Italie a été confrontée à une mauvaise surprise : une épidémie de chikungunya, infectant quelques centaines d’individus en Émilie-Romagne, à Anzio, en Calabre et à Rome. De tels risques de voir apparaître des maladies tropicales existent-ils en Suisse également ? Une des conséquences du réchauffement climatique est effectivement la multiplication des terrains chauds et humides, qui sont favorables aux moustiques, observe Christoph Hatz, professeur à l’Institut tropical et de la santé publique suisse (Swiss TPH) à Bâle. « Mais les cas de transmission autochtones du chikungunya et de la dengue demeurent rares dans le sud de l’Europe. »

Certes, le moustique-tigre (Aedes albopictus), originaire d’Asie du Sud-Est, vecteur potentiel d’une vingtaine de virus dont ceux de la dengue, de Zika et du chikungunya, est importé depuis une vingtaine d’années au sud de l’Europe, et un peu au Tessin, reconnaît-il. Il est venu par camion, bateau et avion, en raison de la mobilité et des échanges commerciaux internationaux accrus. « Au Tessin, sa densité reste cependant mineure, et le risque qu’il soit à l’origine d’une épidémie est très faible. Pour l’instant, même s’il a récemment été identifié à Genève et à Monthey, on ne l’a pas vu s’installer au nord des Alpes. »

Selon Swiss TPH et le groupe de travail qui monitore le moustique-tigre au Tessin, il est clair que cet insecte s’est adapté au climat européen et s’est répandu en Suisse, affirme le professeur, mais il n’y a aucun signe de transmission.

Il rappelle que le moustique n’est pas en soi porteur du virus de la dengue, du chikungunya ou du Zika ; il ne peut le transmettre que s’il a piqué une personne déjà infectée.

Pas d’invasion en vue

A l’heure actuelle, tous les cas de maladies tropicales en Suisse sont importés, soutient-il. « Il y a très peu de danger pour la population locale ; il n’y a pas ici les conditions requises pour leur propagation, notamment les moustiques ou des conditions d’hygiène précaires.

Il y aura certainement des transmissions dans notre pays un jour, dans quelques années, mais pas en mode endémique. » S’il y avait des cas de transmission en Suisse, ça se saurait très rapidement, considère-t-il.

Donc pour l’instant, l’idée selon laquelle les risques de transmission en Suisse s’amplifient à cause du changement climatique est une interprétation toute théorique, estime-t-il, admettant toutefois qu’avec l’élévation de la température, il y aura plus de moustiques et donc plus d’infections. « Mais nous avons des moyens efficaces pour les supprimer. Pas seulement afin d’éviter les maladies qu’ils peuvent transmettre, mais aussi leur nuisance. Ces moustiques-tigres sont plus agressifs que nos bestioles autochtones. »

Les conditions climatiques quichangent peuvent éventuellement favoriser certaines maladies et en défavoriser d’autres, explique Serge de Vallière, médecin infectiologue au CHUV et à Unisanté. « Il est très difficile de prédire les effets de l’augmentation de la température. » Par exemple, un climat plus sec veut dire moins de points de collecte d’eau, et donc moins d’endroits pour le dépôt des œufs de moustique. Au contraire, plus de pluies entraînera une prolifération de leur reproduction. « Certaines régions – là où sévissent les sécheresses – vont voir disparaître certaines maladies à cause du recul de la densité des populations de moustiques, tandis que d’autres vont en voir apparaître de nouvelles. »

Qu’en est-il de l’impact de la diminution de la biodiversité ? « Je n’ai pas connaissance que cela puisse favoriser l’émergenced’épidémies », avance le médecin. Il signale par contre la concentration démographique dans les grandes agglomérations où les gens vivent en promiscuité, ainsi que le manque d’hygiène comme éléments favorisant l’émergence de maladies infectieuses et leur mutation éventuelle en des formes plus virulentes. « Globalement, dans les pays pauvres, la démographie explose, les grands centres urbains grossissent et les populations rurales migrent en ville ; ce sont là des facteurs qui favorisent l’incubation de maladies infectieuses. »

Il souligne que certaines maladies infectieuses sont plus prévalentes dans les pays pauvres, comme la tuberculose ou la rougeole, plus pour des raisons socio-économiques que liées au climat ; les habitants n’ont pas accès à la prévention, aux soins, aux vaccins, à des conditions hygiéniques favorables, à de l’eau potable. « Des millions de personnes n’ont pas d’eau propre, ce qui est source de maladies gastro-intestinales que l’on attrapait encore chez nous il y a cent ans. »

Coloured scanning electron micrograph (SEM) of a female mosquito (Aedes aegypti). 

300 cas chaque année en Suisse

De nombreuses idées fausses circulent à propos des risques d’épidémies, fait valoir le médecin. « Une épidémie d’une maladie tropicale ne pourrait pas se déclencher ici ; les conditions de leur transmission n’existent pas », explique-t-il, ajoutant que ces pathologies ne sont pas comme le SARS-CoV-2, qui peut émerger n’importe où.

Dans son travail d’infectiologue du CHUV, Serge de Vallière observe que « les maladies tropicales sont rapportées par des voyageurs, essentiellement d’Afrique ». Il en sait quelques chose ; son lot quotidien est la malaria (paludisme), les virus Zika, de la dengue, du chikungunya, et les maladies gastro-intestinales causées par des parasites, des virus et des bactéries, transmis par l’eau ou des aliments contaminés.

C’est pour une part la migration qui est à l’origine de ces maladies tropicales diagnostiquées en Suisse. « Par exemple, sur les quelque 300 cas de malaria recensés chaque année (sauf en 2020), environ la moitié arrive via des personnes migrantes et réfugiées. » D’autre part, ses patients sont des résidents qui ont contracté une maladie exotique en séjournant dans une région tropicale. « Cela va du baroudeur à la femme d’affaires, de la touriste au chercheur », détaille-t-il. Souvent, ces personnes ignoraient les risques ou elles les connaissaient, mais n’ont pas respecté les règles. « Ça peut être difficile de porter des habits longs lorsqu’il fait 40 °C et qu’on souhaite aller à la plage », convient-il.

Les résidents suisses s’aventurent beaucoup dans les zones endémiques. En règle générale, ils sont plus d’un million à s’exposer à ces maladies dans des régions à risque chaque année. En 2020 cependant, à cause des restrictions de voyage imposées par la pandémie de Covid-19, le nombre de voyageurs a chuté et celui des maladies tropicales aussi. L’Office fédéral de la santé publique (OFSP) a enregistré une fraction des cas recensés habituellement. Entre le 1er janvier 2020 et fin décembre, 11 cas de chikungunya, 73 de dengue et 126 de malaria ont été rapportés, contre respectivement 41, 257 et 286 à la même période l’année précédente. /

Quand la malaria se transmettait en Suisse

La malaria (aussi appelée « paludisme », dérivé de « palud » qui signifie « marais », où les œufs des moustiques se concentrent), a sévi en Europe, notamment en France, en Espagne, en Italie et en Roumanie. En Suisse, elle était encore active jusque dans les années 1860–1870.

Parmi les causes qui ont favorisé sa disparition, les médecins citent les travaux d’endiguement des cours d’eau et l’assainissement des plaines, ainsi que l’amélioration de l’hygiène en général, renforçant la résistance immunitaire de la population. Bruno Galli-Valerio (1867–1943), médecin et parasitologiste italien, a analysé le paludisme dans la vallée du Rhône, en Suisse et en Italie.

Selon lui, la malaria aurait peut-être disparu spontanément en Suisse. Il a remarqué, tant dans le Valais que dans le canton de Vaud, et dans d’autres régions du pays, qu’elle avait disparu malgré la persistance générale des agents capables de transmettre cette maladie.

Il avance encore que la modification de la température, en très légère augmentation, ainsi que l’amélioration des moyens de transport, notamment grâce aux chemins de fer qui ont rendu moins chères les denrées alimentaires, améliorant l’état de santé de la population, auraient pu contribuer à l’éradiquer. Il indique aussi que la quinine aurait joué un rôle décisif, rendant moins fréquente l’infection des moustiques et la transmission de leurs parasites aux humains.

_______

Une version de cet article réalisé par Large Network est parue dans In Vivo magazine (no 22).

Pour vous abonner à In Vivo au prix de seulement CHF 20.- (dès 20 euros) pour 6 numéros, rendez-vous sur invivomagazine.com.