KAPITAL

Mobilité: la grande mutation

Alors que ce début de 21ème siècle se caractérise par une tendance à l’hypermobilité, la congestion des villes et la pollution remettent en question nos modes de transport. Pour répondre à ces problématiques économiques en environnementales, la mobilité se réinvente intégralement.

Une version de cet article réalisé par Large Network est parue dans PME Magazine.

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En 2020, le monde n’a jamais été aussi statique, immobilisé par des mois de confinement. Dès que la situation l’a autorisé, les déplacements ont repris, mais différemment.

Le marché des voitures particulières a plongé de 23,7% sous l’effet de la pandémie en Europe. Cela représente une chute de 3 millions de véhicules vendus en moins par rapport à 2019. En revanche, le marché du vélo a battu tous les records: plus de 500’000 bicyclettes vendues en 2020 selon les chiffres de Vélosuisse, soit une augmentation de 29% par rapport à 2019. Dans certaines villes, l’usage du vélo a été encouragé par des infrastructures adaptées, comme ces bandes cyclables peintes en une nuit à Genève. Avec des conséquences politiques inattendues: même les partis de droite ont défendu le développement du réseau de mobilité douce.

Mais rappelons qu’avant la crise sanitaire déjà, le secteur de la mobilité entamait un grand virage: congestion de trafic dans les villes, axes autoroutiers et ferroviaires interurbains saturés, urgence climatique, tous ces éléments plaidaient pour une évolution rapide. En 2019, la Suisse comptait 3,6 millions de pendulaires, rappelle un rapport de l’Office fédéral de la statistique (OFS) paru en mai dernier. Les pendulaires suisses avaient alors parcouru 14,5 km en moyenne et 71% d’entre eux se rendaient au travail dans une autre commune que celle où ils résidaient. Pour fluidifier ces flux de trafic importants, la location de véhicules longue durée, l’auto-partage et les deux-roues connaissent ainsi depuis quelques années un fort engouement.

En ce début de 21ème siècle, la voiture individuelle semble presque dépassée. Des solutions de multi-modalité se profilent, adaptées aux réalités de chaque citoyen. La smart city, ou ville connectée, promet de rationaliser la ville, et rendre plus efficient chaque déplacement. Notre dossier met en lumière les différents visages de ce changement rapide de la mobilité, et de ses conséquences économiques.

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La mobilité, un enjeu économique pour les entreprises

Digitalisation des flottes et optimisation du stationnement sont autant de leviers permettant d’optimiser les coûts des PME.

«La prise de conscience est souvent déclenchée par les problèmes de stationnement qui apparaissent lors du développement d’une société. De nombreuses entreprises possèdent encore des terrains répartis à parts égales entre les bâtiments et le parking, ce qui représente autant de réserves de croissance gelées.» Julien Lovey, responsable Neuchâtel et Jura du bureau spécialisé Citec Ingénieurs, constate l’intérêt croissant pour les questions de mobilité par les entreprises.

Car un parking coûte cher. «Une place de stationnement en extérieur coûte en moyenne 10’000 francs à la construction, contre 30’000 francs pour une place dans un parking en silo à étages, et 50’000 par emplacement au sein d’une construction sous-terraine. Des montants auxquels il faut ajouter des frais d’exploitation (éclairage, déneigement, etc.) d’environ 1’000 francs par place et par année.» En outre, les autorisations de construire émises par les autorités cantonales ou communales intègrent de plus en plus souvent l’obligation de fournir un rapport sur la mobilité. Pour Julien Lovey: «Les PME sont aussi de plus en plus concernées par les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG), dont les certifications incluent également des volets consacrés à la gestion de l’impact de la mobilité.»

  1. Revoir les règles de stationnement

Bénéficier d’une place de parking gratuite en arrivant au travail est un acquis qui a tendance à se dissiper depuis quelques années. Mais difficile de faire prendre conscience des coûts induits par le parking d’entreprise sans faire fuir les collaborateurs lorsqu’il s’agit de traditions bien ancrées. Dans ce cas, Julien Lovey conseille de débuter par la mise en place d’une solution incitative indirecte: «Nous proposons par exemple à nos clients de développer une prime mensuelle pour le stationnement de 50 francs, déduite automatiquement aux automobilistes et représentant un petit bonus pour tous ceux qui ne viennent pas en voiture.»

  1. Le potentiel inexploité du vélo électrique

De nombreuses municipalités suisses ont accéléré les aménagements de mobilité douce à la faveur de la crise sanitaire: création de nouvelles pistes cyclables, aménagement de «voies vertes» ou extension des vélostations situées à proximité des nœuds de transports publics. «Malgré cette dynamique autour du vélo, notamment électrique, il existe un fort potentiel inexploité quand on pense que les villes suisses sont de taille plutôt modeste et qu’une part importante d’employés résident à moins de 5 km de leur lieu de travail.»

Favoriser le passage à la mobilité douce peut se concrétiser sous la forme d’une prime unique à l’achat de quelques centaines de francs. «En parallèle, nous recommandons de compléter ce versement par une prime de 100 à 150 francs destinée à couvrir les frais d’entretien. L’autre solution consiste à mettre en place une flotte de vélo d’entreprises, mais cela implique souvent des soucis de gestion.» À noter que l’entreprise Ridolo vient de lancer il y a quelques semaines un service d’abonnements de vélos électriques en incluant la maintenance et les réparations, destinés pour l’heure aux entreprises des cantons de Genève et de Vaud.

  1. Covoiturage et «vanpooling»

Une voiture transporte en moyenne 1,62 personne par kilomètre parcouru, selon les données de l’Office fédéral de la statistique. Un chiffre qui illustre le potentiel inexploité du covoiturage. Néanmoins les offres dans ce domaine ne se sont pas encore développées à grande échelle en Suisse, en témoigne la suspension l’an dernier de l’application Carpool développée par Mobility.

Une solution alternative consiste à mettre en place une offre de «vanpooling». Le principe? Mettre un minibus à disposition des employés. «C’est un concept que nous sommes en train d’expérimenter avec des entreprises de la Vallée de Joux. Cela permet d’importantes économies par rapport à l’utilisation d’un service traditionnel de navette avec chauffeur et qui implique immédiatement un important gain de places de parking sur le site de l’entreprise, dès lors que le minibus transporte une demi douzaines de personnes.»

  1. Des flottes optimisées grâce la technologie

Des services comme Carvolution ou Mobility Business permettent aujourd’hui de disposer de flottes sur abonnement. Mais les technologies de gestion développées par ces entreprises peuvent aussi être intégrées à des véhicules existants, et ainsi bénéficier des systèmes informatisés de réservation ou d’ouverture des portes à l’aide d’une carte magnétique. «C’est une domaine qui possède un important potentiel d’optimisation, souligne Julien Lovey. Lors d’une étude réalisée sur les 700 véhicules d’entreprise du CERN à Genève, nous avons par exemple pu observer que moins de 20% des véhicules étaient en mouvement simultanément.»

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Concessions automobiles, transformation à marche forcée

La baisse du nombre d’immatriculations et le développement de l’offre digitale entraîne l’accélération de la mue des concessionnaires automobiles.

Après les téléphones mobiles, les chaussettes ou les lames de rasoir, c’est au tour de la voiture de se mettre à l’abonnement. Ce type de formules pourrait compter pour 10% des nouvelles ventes annuelles de véhicules d’ici à 2025, et représenter un marché mondial de 100 milliards de dollars, selon le journal «Forbes». Une évolution qui n’a pas échappé aux acteurs du secteur en Suisse. Ainsi, l’Union professionnelle suisse de l’automobile a signé récemment un accord de coopération avec la start-up zurichoise Carify. Celle-ci a développé une plate-forme qui permet aux garagistes de devenir des prestataires d’abonnements en fournissant des véhicules aux abonnés de Carify.

Autre tendance de fond: la transformation des concessionnaires en «agents de service». Embrayant sur les traces de Tesla, le constructeur automobile allemand Volkswagen a adopté un modèle de vente exclusivement en ligne pour ses véhicules électriques tels que l’ID.3. Au concessionnaire revient alors le rôle de se concentrer sur l’organisation des séances d’essai et de garantir une remise des clés.

Ce transfert de l’acte d’achat vers des plateformes numériques pourrait entraîner la disparition d’un concessionnaire sur deux d’ici à cinq ans, selon une étude du cabinet Ernst & Young. Pour surmonter cette transformation, les concessionnaires n’ont d’autre choix que de consolider leurs activités au sein de réseaux partenaires. De nouveaux modèles de rémunération, basés sur le nombre d’essais ou de remises de véhicules, mais aussi la gestion des contacts clients ou des mises à jour logicielles vont aussi gagner en importance à l’avenir.

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Témoignages d’entreprises

Myriam Donzallaz, directrice associée de Lutz Architectes, Givisiez (FR)

«Diminuer nos émissions carbone correspond à notre philosophie d’entreprise»

«Notre bureau a fait l’objet d’un bilan carbone par la société spécialisée Climate services dès 2013. Le bilan était très bon grâce à la performance du Green Offices, l’édifice qui accueille nos locaux, mais notre point faible concernait la mobilité. Dans l’entreprise, 70% des employés sont pendulaires, le reste de notre bilan mobilité concernaient les déplacements professionnels. Nous avons donc acheté trois voitures électriques et une hybride, rechargées avec le courant produit sur notre toiture. La gare ayant été rapprochée sensiblement du bureau et proposant plus de correspondances, nos 14 employés sont encouragés à se déplacer en transport public. La direction a aussi mis en place une prime de 500 francs par employé pour l’achat d’un vélo électrique. Six collaborateurs en ont déjà bénéficié. Depuis plus de dix ans, Lutz Architectes participe à la campagne annuelle de promotion du vélo Bike to Work.  Tout cela nous vaut de bénéficier depuis 2019 du label Carbone Fri, lequel récompense les entreprises faisant des efforts pour réduire leur impact CO2. C’est une fierté de diminuer nos émissions carbone, car cela relève d’un souci de cohérence avec notre philosophie d’entreprise, et c’est important aussi pour notre image.»

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Julien Lescoute, directeur de projet chez Amstein + Walthert, Construction durable, Genève

«La mobilité durable fait partie de notre ADN»

«Notre bureau d’ingénieurs officiant dans le domaine de la construction durable, nous encourageons nos quelques 110 collaborateurs à utiliser les transports publics pour se rendre sur nos divers chantiers. Nous disposons également de trois voitures électriques et d’une borne de recharge dans nos locaux. Leur autonomie, d’environ cent kilomètres, permet d’utiliser ces véhicules pour tous les déplacements de proximité. Enfin, depuis début mai dernier, nous avons mis en place en collaboration avec l’entreprise spécialisée Cyclable, un petit parc de trois vélos électriques. Pour les déplacements en ville, ils se révèlent aussi rapides, -voire davantage-, qu’en véhicule motorisé. Des sacoches permettent de transporter en toute sécurité un ordinateur portable. Si l’expérience se révèle concluante, nous agrandirons notre parc. Certains de nos collaborateurs ont par ailleurs déjà fait le choix de se rendre au travail à vélo ou en transports publics. Pour nous, il est important que tout ce qui gravite autour de notre secteur d’activité soit le plus durable possible puisque c’est une valeur qui fait partie de notre ADN!»

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Bertrand Jaton, membre de la direction de Covance, Analyse médicale, Meyrin (GE)

«Subventionner l’abonnement de transport et encourager le covoiturage»

«La politique de mobilité durable s’est mise en place il y a six ans déjà chez Covance notamment via un groupe de réflexion de six personnes, issus de tous les secteurs et niveaux hiérarchiques. Il y a là une volonté conjointe de la direction et des employés. Nous avons d’emblée mis en place une politique de subvention des abonnements de transports publics à hauteur de 250 francs par collaborateur. La deuxième démarche a consisté à encourager le covoiturage en intégrant le système FairPark mis en place par l’entreprise spécialisée Mobilidée. Aujourd’hui, une centaine de nos places de parking sont dédiées au covoiturage. Enfin, nous disposons d’une flotte de quatre vélos électriques que l’on peut réserver sur l’intranet. Ils sont en temps normal très utilisés aussi bien pour les repas à l’extérieur que pour des pauses détentes, sportives ou pour des activités de team building. Sur nos 800 employés, environ 40 viennent régulièrement travailler à vélo. Nous projetons pour eux la construction d’une zone comprenant parking, vestiaires, douches et casiers dédiés. Nous travaillons par ailleurs actuellement pour établir une stratégie encore plus globale de mobilité.»

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Retrouvez la deuxième partie du dossier ici.