LATITUDES

Où l’on parle de l’odeur de l’information

L’olfaction est un sens à la mode. Même les immeubles et les jeux vidéos commencent à se parfumer. La réhabilitation de l’odorat n’épargnera pas le Net.

Depuis janvier, la ville de Cologne peut s’enorgueillir de posséder le premier musée du monde consacré aux odeurs: le Duftmuseum.

A New York, la marque Avena vient de terminer sur Crosby Street le premier «immeuble aromathérapique». Des essences y sont diffusées grâce à un système de ventilation, de manière à ce que l’ambiance olfactive évolue subtilement au cours de la journée. Parmi les locataires: Lenny Kravitz.

L’inauguration de tels établissements n’a rien d’étonnant. Longtemps méprisé, parce que renvoyant à nos instincts primitifs, l’odorat est en bonne voie de réhabilitation. Avec un peu de flair, on en perçoit de nombreux indices.

Quelques exemples en vrac: la Migros commence à vendre des produits d’aromathérapie; Navyboots arrive avec de nouvelles chaussures parfumée à la vanille; des CD de Playstation dégagent, quand on les frotte, «l’odeur de l’herbe fraîche qui recouvre un terrain de foot» (ou «l’odeur de l’huile et de caoutchouc brûlé» si c’est un jeu de Formule 1).

La découverte du rôle des phéromones dans la libido a poussé l’industrie à concocter de nouveaux flacons au bouquet séducteur. Même la psychanalyse vient mettre son nez dans cette nouvelle tendance: cultiver son odorat favoriserait le dialogue entre soi et l’extérieur, un exercice bénéfique qui amène à nous décentrer de nous-même, affirme Gisèle Harrus-Révidi dans «Psychanalyse des sens» (Payot). André Holley, professeur de neuroscience, n’a pas hésité lui aussi à prendre la plume pour rédiger un passionnant «Eloge de l’odorat» (Odile Jacob). Bref, les messages visant à réveiller notre nez surgissent de toutes parts.

Selon Freud, la déperdition de l’olfaction serait associée au redressement de notre corps. Lorsqu’il marchait à quatre pattes, l’homme était en contact direct avec les odeurs du sol et de ses congénères. En se mettant debout, il a perdu l’habitude de les humer. Simultanément, pour s’élever au-dessus des autres animaux, pour s’«hominiser», il a refoulé son olfaction.

Or qui dit refoulement pense résurgence possible. Est-elle en train de s’opérer? Une théorie très originale montre une analogie entre l’internaute chercheur d’informations et l’homme préhistorique en quête de nourriture. Son auteur, Peter Pirolli, est un spécialiste des interfaces homme-machine. En observant le comportement d’étudiants préparant leur thèse, il a constaté que ceux-ci adoptaient les mêmes stratégies qu’un pithécanthrope. D’où la publication de «Surf like a Bushman» dans la revue New Scientist.

Dans une interview publiée par le magazine Futur(e)s, Pirolli résume ainsi sa découverte: «Les doctorants recherchaient l’information comme s’ils suivaient une piste avec leur flair. Choisissant d’aller consulter un ouvrage plutôt qu’un autre en fonction de l’odeur plus ou moins alléchante qui se dégage d’une présentation, d’un résumé, d’une fiche, d’un titre ou encore d’un lien hypertexte. L’idée qui ressort de cette étude, c’est cette notion d’«odeur de l’information». Les liens sont autant d’odeurs, qui tentent d’allécher le chaland et de l’attirer vers les différents textes du site. Si ces effluves sentent ce que l’on souhaite, on s’engouffre sur la piste.» Une constatation pertinente que tout surfeur a plus ou moins consciemment déjà éprouvée.

La notion d’ «odeur de l’information» ne sera bientôt plus uniquement métaphorique. Avec l’arrivée toute prochaine (en septembre, semble-t-il) d’ iSmell, ce sont des odeurs bien réelles qui vont débarquer sur le Net.

La compagnie californienne DigiScents, associée depuis décembre dernier au groupe genevois Givaudan, a créé un périphérique d’ordinateur qui ressemble à un haut parleur émettant des parfums. Baptisé iSmell, ce système se présente sous la forme de cellules contenant 128 parfums organiques, lesquels peuvent déboucher sur des milliers de combinaisons possibles. En quelque sorte l’équivalent olfactif du pianocktail de Boris Vian dans «L’Ecume des jours».

Les débouchés de ce nouveau marché sont «titanesques», selon Brian Nelson, porte-parole de Digiscents: des concepteurs de jeux vidéo, de sites d’e-commerce ou de cybersex ont déjà fait part de leur intérêt. Serons-nous les victimes ou les bénéficiaires de ces sollicitations olfactives?

Le magazine «Wired» suggère que des hackers pourraient pirater le système et diffuser des bombes puantes dans les bureaux. Jürg Witmer de Givaudan désamorce cette crainte: «Le consommateur pourra choisir ses cartouches. Et il ne sera pas possible d’obtenir de mauvaises odeurs par des mélanges non autorisés.»

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Dessins: Alexia de Burgos
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