TECHNOPHILE

Health Valley: rêve américain en Helvétie

Grâce à sa haute concentration en savoir-faire dans le secteur biomédical, la Suisse occidentale fait front à la compétition américaine.


Plus de 1000 entreprises, start-up, centres de recherche ou de formation et près de 5000 scientifiques sont aujourd’hui actifs au sein de la «Health Valley» suisse. Baptisée ainsi par analogie avec la Silicon Valley californienne, cette région, située dans la partie francophone de la Suisse, fait partie des écosystèmes les plus dynamiques en matière de sciences de la vie et de santé. Pour autant, elle doit faire face à un retour en force de régions concurrentes situées aux Etats-Unis.

Pour Claude Joris, secrétaire général de l’association BioAlps, la Health Valley n’est pas une simple étiquette, elle connaît depuis 2003 un fort développement soutenu par les politiciens en raison de la forte valeur ajoutée du secteur. Il ne doute donc pas de sa compétitivité: «La Health Valley suisse n’a pas d’équivalents dans le monde.» Pour preuve, plus de 16’000 personnes y sont actives dans l’industrie pharmaceutique, l’agrochimie, le génie médical et la recherche en biotechnologies. Elles sont réparties dans 935 entreprises composées de jeunes pousses et de multinationales. De plus, la région compte deux hôpitaux majeurs et six hautes écoles universitaires. Ces chiffres tiennent la comparaison avec la Silicon Valley et Boston qui, en 2010, n’employaient respectivement «que» 15’000 et 14’000 travailleurs dans le biomédical, selon le site financier The Balance.

Mais si les géants de l’industrie biopharmaceutique Johnson & Johnson, GlaxoSmithKline (GSK) et Merck-Serono sont présents dans la Health Valley, ce n’est pas le cas de leurs départements de recherche et développement. «Ces centres sont nécessaires pour l’écosystème local», reconnaît Claude Joris. En effet, les petites entreprises ou les start-up font croître leurs projets en collaborant avec les grands groupes pharmaceutiques. Un désavantage pour la région? Pas vraiment à en croire Robert Lütjens, directeur de recherche au sein de l’entreprise biopharmaceutique Addex Therapeutics (lire ci-dessous): «Ce sont les approches complémentaires qui font les circonstances opportunes de collaboration, non la proximité.»

Des investisseurs prudents

Un autre facteur primordial pour l’évolution d’un écosystème fructueux sont les investissements en capital-risque qui sont essentiels dans les phases de démarrage et de développement d’une start-up. Dans ce domaine, la Health Valley n’est pas vraiment en manque: l’année dernière, plus de 550 millions d’euros de capital-risque ont été investis dans les sciences de la vie, «ce qui représente 7,4% des investissements mondiaux dans le domaine», indique Claude Joris. Ces chiffres sont comparables à ceux de Boston et de San Francisco. Il ajoute que Singapour a perdu ces dernières années en termes de dynamisme dans les sciences de la vie et que la Chine a consenti à de forts investissements, mais peine à développer son secteur start-up.

Malgré ces chiffres encourageants, les investissements restent un problème en Suisse, comme l’indique Matthias Lutolf, directeur de l’institut interfacultaire de bio-ingénierie (IBI) de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL): «Les investisseurs prennent moins de risques qu’aux Etats-Unis.» Avant la crise financière de 2008, la Suisse avait une position phare pour l’introduction en bourse des jeunes pousses actives dans le domaine de la biomédecine. Le niveau d’avant 2008 n’a pas été retrouvé, «peut-être à cause de l’aversion au risque de la place suisse et du choc encore présent de 2008», précise Claude Joris. Dans ce secteur, les financements additionnels sont vite élevés et atteignent des dizaines de millions de francs. Dès lors, les sociétés de la Health Valley se tournent vers des bourses étrangères comme le Nasdaq ou l’Euronext qui draine un réservoir plus important d’investisseurs.

L’apport du savoir-faire horloger

Ces investissements sont d’autant plus nécessaires que les idées sont bien là: selon le Global innovation index 2017, la Suisse se place en tête du classement, devant les Etats-Unis et la Chine. Pour Claude Joris, ce qui différencie particulièrement la Suisse occidentale, et donc la Health Valley, en matière d’innovation est sa capacité à adapter des piliers du savoir-faire helvétique au domaine des sciences de la vie. Ainsi, le secteur du génie médical s’est développé grâce à l’horlogerie suisse, car les compétences microtechniques nécessaires sont les mêmes, à savoir la minutie, la précision et la persévérance.

Exemple avec Valtronic, qui a pris naissance dans la vallée de Joux, haut lieu de l’industrie horlogère suisse. Désormais installée au sein de l’Innovation Parc de l’EPFL, l’entreprise développe des produits électroniques miniaturisés et des systèmes mécatroniques complexes pour des usages médicaux ou industriels. Autre innovation née en terres helvétiques: regenHU, dont la quinzaine d’employés basés à Villaz-St-Pierre ont conçu des bio-imprimantes 3D capables de produire des tissus et organes synthétiques en utilisant des cellules vivantes.

Le plus manifeste exemple de cette évolution est l’EPFL. Il y a quinze ans, elle était connue comme une école de haut niveau pour les microtechnologies. Aujourd’hui, elle s’affirme comme une institution majeure dans le secteur des sciences de la vie. «Cette réussite tient à la vision de son ancien directeur Patrick Aebischer et de son désir de faire converger les technologies médicales, de l’information, des nanotechnologies et des biotechnologies», dit Matthias Lutolf.

Selon lui, pour favoriser le développement des sciences de la vie, il faut rapprocher les différents secteurs, notamment à travers des partenariats. Ainsi, pour créer des synergies dynamisantes, la région autour de l’EPFL se dote désormais de centres d’excellence qui réunissent des compétences variées. C’est le cas du futur Centre suisse du cancer AGORA à Lausanne, mais aussi du Campus Biotech à Genève, qui abrite médecins, chercheurs et ingénieurs locaux et internationaux pour mieux transférer les neurotechnologies de la recherche au produit clinique.

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Acteurs mondiaux

Les start-up de la Health Valley connaissent un succès important à l’international. Portrait en trois exemples.

Analyse génétique
Créée sur le parc d’innovation de l’EPFL en 2011, Sophia Genetics se profile petit à petit comme le leader mondial de l’analyse des données génétiques avec 270 hôpitaux à travers 47 pays utilisant ses services. Sophia Genetics utilise le séquençage d’ADN à haut débit pour l’analyser et traiter la masse des données issues du séquençage de l’ADN des patients. Elle reste bien ancrée dans la Health Valley avec la récente ouverture d’un nouveau centre au Campus Biotech à Genève.

Molécules thérapeutiques
Fondée il y a une quinzaine d’années à Genève, Addex Therapeutics développe des traitements contre les troubles neurologiques. Si elle a connu une période de turbulences en 2013, l’entreprise vient de fêter un succès sur le plan scientifique: une étude du laboratoire belge Janssen, filiale de Johnson & Johnson, a mis en évidence les effets positifs de sa molécule ADX71149 dans le traitement de l’épilepsie. Autre actualité, Addex a reçu il y a quelques mois une donation de 835’000 dollars de la fondation Michael J. Fox pour continuer ses efforts dans le développement d’une molécule pour contrer les effets de la maladie de Parkinson.

Lutte contre les maladies auto-immunitaires
La société Anokion est active dans le domaine émergent et très porteur du génie immunologique. La société commercialise une technologie qui réduit la tolérance immunitaire des patients. Elle peut être utilisée pour diminuer la réponse immunitaire induite par des traitements basés sur des protéines et pour soigner les maladies auto-immunitaires. Elle a suscité un très gros intérêt de la part des investisseurs et des grandes sociétés pharmaceutiques. Anokion possède un bureau à l’EPFL et a récemment déménagé son centre d’opération à Cambridge.

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Une version de cet article est parue dans le magazine Technologist (no 13).

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