LATITUDES

Les mutations de la conversation

A l’ère numérique, le goût de la discussion se perd. Il y a urgence à le retrouver, sous peine de se départir de notre spécificité humaine au profit de dialogues avec des «chatbots». L’alerte est lancée par une sociologue américaine.

Sherry Turkle interroge depuis une trentaine d’années les interactions entre humains et objets technologiques. Après «Seuls ensemble. De plus en plus de technologies, de moins en moins de relations humaines», son dernier ouvrage, «Reclaiming Conversation. The Power of Talk in a Digital Age» répertorie les effets insidieux de la disparition progressive de la conversation.

«L’espace de la conversation est menacé par des pratiques ‘autistiques’. Une majorité de jeunes utilisent leurs portables dans les lieux publics pour éviter un contact avec les personnes qui les entourent», constate la sociologue américaine qui a mené des recherches qui l’attestent. Du côté des adultes, l‘on préfère envoyer un message ou un courriel plutôt que de rencontrer ou d’appeler une personne. L’échange verbal n’a plus la cote.

Or, éviter le face-à-face propre à la conversation, c’est se priver de la chose la plus humaine qui soit: «Totalement présent l’un à l’autre, nous apprenons à écouter. C’est alors que l’on développe la capacité d’empathie. C’est expérimenter la joie d’être entendu, d’être compris», rappelle la chercheuse.

Son substitut se nomme connexion. Les yeux rivés sur des écrans, il importe désormais d’être constamment connecté. Le «Je pense donc je suis», laisse place au «Je partage donc je suis».

Confronté à ce contexte, le doyen d’un collège new yorkais a demandé à Sherry Turkle de se pencher sur un nouveau problème au sein de son établissement: la difficulté des élèves à nouer des relations amicales. «Leurs relations semblent très superficielles», observe-t-il. La chercheuse est allée y voir de plus près. Son constat: les enfants semblent avoir perdu la faculté de se mettre à la place de l’autre, ils sont émotionnellement peu développés, incapables de s’écouter les uns les autres. Lorsqu’ils partagent quelque chose, c’est ce qu’ils ont sur leur portable. «Est-ce la nouvelle conversation? Si oui, elle n’opère pas comme l’ancienne qui enseignait l’empathie», déplore-t-elle.

Le plan anti cyber-harcèlement qui sera déployé dans les écoles genevoises relève de la même inquiétude. La fréquentation du virtuel ne favorise pas l’insertion dans le réel. Les petits camarades de la cour de récré ne ressemblent pas aux nombreux «amis», tellement sympas, sur Facebook. On n’entre pas en conversation en appuyant sur une simple touche. Il s’agit de soutenir le regard de l’autre, de se livrer à lui dans sa vulnérabilité, de ne plus maîtriser toutes les facettes de la situation.

Se défendant d’être «anti-technologie», Turkle se veut «pro-conversation». En appeler à un retour en grâce de celle-ci c’est, à ses yeux, défendre «la plus humaine de nos valeurs». Son optimisme quant au succès de sa démarche se fonde sur la capacité de résilience des êtres connectés. Lors des nombreux camps d’été «sans connexion» qu’elle a organisés, le retour à la conversation s’est imposé naturellement après quelques jours de désarroi. Sans entrer en abstinence technologique, «lever plus fréquemment les yeux de nos écrans» permettrait de rétablir des relations familiales, amoureuses, amicales ou professionnelles, aujourd’hui bien dégradées. Au diable le «multi tasking», retour à l’«uni-tasking»!

En se focalisant sur les seuls dommages engendrés par les nouvelles technologies à la conversation de jadis, Turkle évacue l’émergence d’autres formes de conversation. Ainsi, la lecture de «ChatBot le Robot» (puf, 2016), de Pascal Chabot (un nom prédestiné) permet de fantasmer. Cette courte fiction nous projette en 2025. Les «chatbots» — ces robots capables de converser — ont acquis des capacités conversationnelles qui ne sont plus distinguables de celles des humains. Ils réussissent allègrement le test de Turing! Les Eliza, Siri, Mitsuku ou Alice ont des descendants prodigieux. L’un d’entre eux passe même pour être philosophe, soit un penseur autonome. Confronté aux questions d’un jury, il stupéfie son auditoire.

La communication verbale est-elle vraiment un privilège de l’espèce humaine? Dans cet opuscule, la machine à l’intelligence artificielle haut de gamme a des répliques dignes des grands penseurs dont l’intégralité des œuvres a été chargée dans sa mémoire. Qui ne rêve de converser demain avec des Léonard de Vinci?

Que Sherry Turkle se rassure, l’une d’entre elles se chargera prochainement d’enseigner aux humains l’art de la conversation. Entre humains! MACH, pour «My Automated Conversation coacH» en est un prototype développé au M.I.T de Boston.