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Roms ou Tsiganes?

Le nom de millions d’Européens omniprésents et migrants fait problème. Mais il cache surtout une source potentielle de conflits interethniques qu’il s’agit de désamorcer. Histoire.

Depuis quelques années, la question rom ne cesse de prendre de l’importance. En Suisse romande, la mendicité indispose la population. Chez nos voisins français ou italiens, les gouvernements prennent des mesures discriminatoires contre des Roms.

Assimilés en raison de leurs passeports et de la consonance de leur nom à l’ensemble de la population roumaine, ils font trembler de fureur un député bucarestois (et de nombreux Roumains!) qui a déposé un projet de loi interdisant aux Tsiganes de s’appeler Roms. Il est de fait qu’en permettant à des populations maintenues jusqu’à il y a peu à l’ombre d’Etats nations refermés sur eux-mêmes de se jouer des frontières, l’intégration européenne, en rendant leurs différences très visibles, a rendu aussi apparent un racisme dont on ne soupçonnait pas la virulence.

Que cela soit dans les Balkans ou dans des pays comme la Hongrie, la Slovaquie ou la République tchèque, il ne se passe pas un jour sans que la chronique ne soit défrayée par la question rom. Il y a quinze jours, c’étaient des émeutes anti tsiganes dans nombre de villes bulgares. En Roumanie ces jours-ci, c’est la mort d’un basketteur noir américain tué dans une bagarre avec un Rom dans une boite de nuit qui fait la une de l’actualité. En Hongrie, des milices fascistes quadrillent des villages roms. Bref, la tension monte partout sécrétant une forte odeur annonciatrice de pogroms…

La question du nom ethnique n’est pas anodine. Elle a surtout pris une grande importance depuis 2004 et 2007 quand les Roms sont devenus des Européens à part entière dotés du droit de circuler librement. Cette opportunité ne fit que mettre en évidence un conflit beaucoup plus ancien. On croit généralement que la revendication rom d’être appelés Roms et non pas Tsigane date de la montée des régionalismes observée dans le sillage de Mai 1968. C’est en partie vrai: le terme Rom est revendiqué officiellement par l’Union Romani Internationale fondée à Londres en 1971. Mais il a de la peine à s’imposer et l’Union a de la peine à survivre!

Une brève recherche dans les dictionnaires des principales langues de l’Europe occidentale montre qu’il n’est pas retenu, même si parfois il est mentionné dans la notice étymologique. Même un Viorel Achim, spécialiste de l’histoire rom, auteur de The Roma in Romanian History (Budapest, 2004), après avoir titré son ouvrage sur les Roms, s’empresse de préciser dans une note en bas de la première page qu’il utilisera indifféremment les termes de gypsy et de roma en notant que gypsy s’applique de préférence au passé alors que roma «représente l’émergence de la nouvelle identité ethnique de cette population». Nouvelle identité ethnique, vraiment?

En réalité, Viorel Achim en reste à la situation décrite par le livre fondateur de Mihaïl Kogălniceanu publié en 1837 à Berlin (édition originale en français, traduction allemande en 1840) sous le titre: Esquisse sur l’histoire, les mœurs et la langue des cigains, connus en France sous le nom de Bohémiens, suivie d’un recueil de sept cents mots cigains. Dès le début, après avoir fait la liste des diverses appellations européennes : Bohémiens, Gitans, Tziganes, Zingari, Zigeuner, etc., Kogălniceanu précise: «Mais les Cigains mêmes s’appellent dans leur langage Romnitschel (Fils de la femme) ou Rome (Homme)» (p. 2). Aux pages 29 et 30, il explique la déclinaison des termes romni et rom avant de préciser (p. 36) que «les Cigains n’ont pas d’alphabet et probablement ils n’en auront jamais; car en se civilisant ils éprouveront de nouveaux besoins et ne sauraient conserver une langue aussi défective.» Donc, soit dit en passant, dans le vocabulaire en usage en Suisse, romanichel est correct alors que tsigane ne l’est pas.

Dans son esquisse historique et linguistique, le jeune Kogălniceanu — il deviendra un historien réputé et un grand homme d’Etat — alors âgé d’à peine vingt ans fait preuve d’une culture et de dispositions intellectuelles étonnantes. L’idée d’ajouter un lexique de 700 mots romani/français pour mieux faire connaître une population de réprouvés encore réduits en esclavage est admirable. La description des mœurs est par contre marquée par la répulsion qu’inspirent les Cigains à notre historien en herbe. Il aligne une série de clichés appelés à connaître un succès durable puisqu’à part l’anthropophagie ils alimentent encore, deux siècles plus tard, la chronique des faits et méfaits imputés aux Roms. Et que le président Sarkozy juge utile d’en faire un thème emblématique de la campagne pour sa réélection.

Reste le fait que le nom Rom était déjà connu en 1837. Le deuxième historien qui osa s’aventurer sur le terrain miné de l’histoire des Roms n’est pas Roumain mais Français. Né en 1804, Jean-Alexandre Vaillant arrive à Bucarest en automne 1829, engagé qu’il est comme précepteur dans une famille de boyards. Ce jeune enseignant très dynamique, fervent franc-maçon, participe de près à une vie politique locale en pleine ébullition en raison du combat pour l’indépendance. Accusé de complot, il est bientôt expulsé et rentre à Paris où il se fait historien et défenseur de la langue et des libertés roumaines. Il commence par publier une grammaire de la langue roumaine, puis un vocabulaire. Il invente au passage l’adjectif «roumân» qui annonce la victoire proche du terme «roumain»sur le mot «moldo-valaque» en vigueur jusqu’alors. Innovateur en matière de Roumanie, Jean-Alexandre Vaillant ne pouvait s’en tenir à ce seul succès.

Dans les années 1840-1850, le débat politique européen ne tournait pas seulement autour de la lutte pour la liberté des peuples, mais portait aussi sur l’abolition de l’esclavage aux Etats-Unis et dans les colonies européennes. Vaillant qui avait constaté en Valachie et en Moldavie la misère sociale engendrée par le maintien des Roms en esclavage décide de partir en guerre contre ce fléau et publie, Les Rômes, histoire vraie des vrais Bohémiens (Paris, 1857). On y apprend que ce n’est qu’au début du XVIe siècle que les Roms sont réduits en esclavage par les grands propriétaires et les monastères et qu’ils devront attendre trois siècles avant de recouvrer leur liberté.

Ainsi après avoir donné son nom à la Roumanie, Vaillant donne le leur aux Roms sans prévoir que 150 ans plus tard, l’assonance entre ces termes serait source d’empoignades politiques. Mais à y regarder de plus près, les choses ne sont pas aussi simples. Ainsi, quelques années plus tard, utilisant une recette qu’il connaissait bien, notre auteur philoroumain publie un nouvel ouvrage, Grammaire, dialogues & vocabulaire de la langue rommane des Sigans pour faire suite à l’Histoire vraie des vrais Bohémiens (Paris, 1861) dans lequel il oublie subitement que les Sigans veulent, eux, s’appeler Rômes! Passent quelques années, puis il sert une nouvelle resucée de son bouquin en en changeant encore une fois le nom des acteurs: Grammaire, dialogues et vocabulaire de la langue des Bohémiens ou Cigains (Paris, 1868, 152 p.). En résumé, de 1837 à 2011, on ne saurait prétendre que la cause des Roms ait progressé à grand pas.

Pour expliquer cette absence d’évolution, ce surplace, ou si l’on change d’angle, cette allergie à ce que les non Roms appellent progrès ou intégration sociale, historiens et sociologues avancent une explication: les Roms intégrés dans «la» société tourneraient immédiatement le dos à leur frères. Explication peu satisfaisante parce qu’imbibée de racisme latent. La situation est si grave, si grosse de violences aveugles que Bruxelles devrait de toute urgence s’impliquer dans la question rom et tenter de désamorcer sa charge explosive. Seule une intervention supranationale peut le faire.
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Gérard Delaloye a créé un blog à l’enseigne du Carrefour est-ouest où il confronte ses expériences suisses et roumaines.