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Dents longues et courte vue

Lunettes boutées hors de la LAMAL, formulaire d’inscription au service civil retiré d’internet: les petites mesures mesquines fleurissent cet hiver. Normal, à l’heure où sans-gêne rime avec notoriété.

Que c’est beau, la politique. Et quel grand, noble métier que celui de politicien. Bien sûr, parfois la machine se grippe. Certainement des exceptions. Ou des coïncidences. Comme les petites vilenies en série auxquelles ces derniers jours se sont livrés certains de nos hommes politiques. Sûrement la faute aux températures, à la neige, à ce froid qui gèle les pieds et les cœurs, mais trouble aussi les esprits.

Voyez ce pauvre Didier Burkhalter, qui vient, enfin, de prendre une décision. Des mois que le bon peuple et la mauvaise presse attendait cela. Manque de chance, c’est une décision toute petite, bien mesquine. Lui, en effet, Burkhalter, le radical libre et responsable (comme vous et moi) se comporte soudain en voyou de préau. Une de ces grandes brutes qui écrase les binocles des rachitiques et de plus petits , comme dans les films de Woody Allen.

C’est pourtant bien cela, les paires de lunettes médicales, et leurs porteurs que Burkhalter-la-brute veut extirper de la LAMAL, autrement dit de l’assurance de base. D’une assurance dont la fonction est précisément de pourvoir aux soins inévitables.

A cet égard, nul doute que le port de lunettes est plus inévitable que, mettons, au hasard, l’interruption volontaire de grossesse, dont l’UDC s’apprête à contester sans vergogne le remboursement. Le bigleux n’est pas libre de porter ou non des lorgnons, ni en principe responsable de sa myopie. Alors?

Alors, comme il est plus facile de casser les lunettes d’un plus faible que d’affronter un malabar dans la cour des grands, Didier Burkhalter aussi préfère (pour une misérable économie de 10 millions) pénaliser les revenus les plus bas et les familles nombreuses (les seuls qui souffriront réellement de cette décision) plutôt que de se mesurer avec les assureurs ou l’industrie pharmaceutique. Libre et responsable, le ministre radical, mais pas forcément courageux.

Du même ordre semblent les petites mesures dissuasives que le Conseil fédéral vient de prendre pour enrayer l’insupportable succès du service civil. Intolérable, en effet, de voir des jeunes gens être de plus en plus nombreux (8500 aujourd’hui) à choisir d‘effectuer 18 mois de travaux d’intérêt public, acquérant ainsi souvent une première et précieuse expérience professionnelle.

Plutôt que de glander pendant quatre mois, par vaux, monts et casernes, pour apprendre quoi? A marcher au pas, graisser, monter et démonter une arme qu’on n’utilisera jamais, obéir mécaniquement aux ordres de braillards et au sein d’une organisation dont personne ne sait plus exactement à quoi elle sert ni si elle a jamais servi à quelque chose — hormis, il y a quelques décenies, tirer sur des ouvriers sans défense.

Parmi ces mesures dissuasives, on trouve aussi le formulaire d’inscription qui ne sera plus accessible sur Internet. Trop facile pour ces jeunes embusqués: il faudra désormais qu’ils se fendent d’une démarche active pour se le procurer. Ça leur fera les pieds à ces feignasses pacifistes. On sent bien toute la hauteur de pensée qu’il a fallu pour en arriver à ce genre de décrets.

Autres petites délicatesses: le choix des activités limité désormais à deux domaines ou encore les indemnités journalières réduites de moitié. Soyons juste: le Conseil fédéral ne fait que suivre des vœux émis par une majorité du Conseil national.

Le triomphe de la mesquinerie et de la politique à courte vue — qui semble avoir comme étrange corollaire les dents longues des fautifs — n’a dans le fond rien de bien étonnant. Depuis que l’incurie, le sans-gêne et la médiocrité sont devenus quasi gages de notoriété.

Voyez l’épanouissement médiatique soudain du PDC valaisan Paul-André Roux. Un conseiller national inconnu jusque là hors des étroites limites cantonales, qui ne doit son siège qu’à une combine entre coreligionaires, et sa reconnaissance éclair à trois exploits particulièrement significatifs. Un, la participation à un nombre record de conseils d’administration (42). Deux, l’organisation d’un apéro géant sous la coupole qui a mis au supplice le service de sécurité du Palais fédéral. Trois, le chapeau du cancre, le bonnet d’âne, avec une 62ème place sur 64 parlementaires romands dans un classement d’excellence établi par L’Hebdo.

Heureusement, le Nouvelliste, redevenu la Pravda du Rhône, comme au bon vieux temps, vole au secours du bon soldat Roux, avec un argument d’une élégance et d’une acuité folle: «Il est aussi peu présent dans les médias. Sur ce point, il se fait battre par Ricardo Lumengo, le premier élu noir au National, condamné pour fraude électorale. Comme quoi la présence médiatique n’est pas forcément un signe de qualité du travail fourni». On ne le leur fait pas dire et c’est sûrement pour cela désormais que Roux rime avec partout.