LATITUDES

Grigori Perelman est fou (ou sage)

Un mathématicien russe qui refuse de devenir millionnaire. Attitude pour le moins extravagante… Folie ou sagesse: les avis divergent.

Grigori Perelman ne se rendra pas au début juin à Paris pour recevoir le «Prix du Millénaire» (un million de dollars) que lui destinait l’Institut Clay des Mathématiques pour avoir résolu la conjecture de Poincaré.

Est-il fou ou sage, ce savant russe? Refuse-t-on un tel pactole lorsque l’on a toute sa tête? Quel calcul ce cerveau capable de résoudre l’une des grandes énigmes mathématiques a-t-il effectué pour en arriver à ce stupéfiant refus? Un refus assorti d’autres actes de rejet symboliques. Perelman a fermé sa porte à la télévision et disparu de la circulation.

Il n’en est d’ailleurs pas à son coup d’essai, ce personnage dont le physique évoque Raspoutine. En 2006, il a déjà refusé de venir à Madrid chercher un autre prix, la prestigieuse médaille Fields décernée tous les quatre ans par l’Union mathématique internationale (UMI), en quelque sorte le Prix Nobel de mathématiques.

Ses explications: «Je ne veux pas être exposé comme un animal dans un zoo. Je ne suis pas un héros, je ne veux pas que tout le monde me regarde.» Des propos qui renvoient à un subtil petit ouvrage, «Mon couronnement». Véronique Bizot y observe les multiples effets secondaires de l’attribution d’une décoration. En l’occurrence, comment un scientifique à la retraite voit soudain son salon envahi d’admirateurs et de journalistes venus le féliciter pour une découverte dont il ne se souvient plus vraiment. Fini le temps béni où il savourait en paix les lentilles du Puy apprêtées par Mme Ambrunaz, sa femme de ménage! Le drame s’installe, il n’a ni costume, ni chaussures pour aller réceptionner le prix censé couronner sa carrière…

Comparaison n’est pas raison, Grigori Perelman n’est pas retraité, il a 44 ans, et n’a pas de femme de ménage. Il vit avec sa mère dans un modeste appartement de Saint-Pétersbourg. «J’ai été une fois dans son appartement et j’ai été abasourdie. Il y a seulement une table, un tabouret et un lit avec un matelas crasseux cédé par les anciens locataires», a confié l’une de ses voisines au Daily Mail. On imagine néanmoins le tremblement de terre que provoqueraient les flashes des photographes, les micros des journalistes et la possession d’une telle somme pour lui qui n’aime ni les honneurs ni l’argent.

Ne pas courir après les honneurs et refuser de l’argent; il n’en faut pas plus pour que cet excentrique passe pour fou aux yeux de la plupart des commentateurs. Il n’est pas certain que Monique et Michel Pinçon, les auteurs des «Millionnaires de la chance» posent le même diagnostic. La richesse est un apprentissage, la soudaine fortune se doit d’être apprivoisée, constatent les deux sociologues qui se sont penchés sur les gagnants du loto.

«Les gagnants expérimentent que l’ampleur des inégalités sociales ne renvoie pas seulement à la richesse matérielle». L’héritier, né riche, a bénéficié d’une éducation qui l’a rendu apte à hériter. Or, le nouveau millionnaire est pris de court, «il ne peut faire l’économie d’un travail de reconstruction de son identité et de négociation de son changement de statut».

Que de problèmes qui surgissent de partout lorsque l’on devient soudainement riche! Ainsi, à qui faire un don? La soudaine fortune exige une définition précise des hiérarchies affectives. Warm Home, un organisme de charité de Saint-Pétersbourg, se serait déjà manifesté auprès du réfractaire à la richesse, l’implorant d’accepter le prix pour aider les pauvres. Des organismes communistes auraient fait de même pour obtenir de quoi financer leur cause.

Sans avoir lu «Mon Couronnement» ou «Les Millionnaires de la chance», le savant des bords de la Neva a perçu les risques décrits dans l’un et l’autre ouvrage. Respectons donc sa sagesse en lui fichant la paix, puisque c’est là son voeu!