De nombreux soignants abusent de l’alcool, des médicaments ou des drogues pour résister à leurs horaires intenses ou pour échapper à une réalité difficile. Zoom sur le paradoxe d’un métier à risque.
«J’ai été dépendant à l’alcool, aux somnifères et aux stimulants durant près de vingt ans: ce n’est que lorsqu’il m’est devenu impossible de travailler que j’ai décidé de demander de l’aide.»
A l’image de Remo Bernasconi, psychiatre exerçant dans le canton de Genève, de nombreux praticiens romands connaissent ou ont connu des problèmes d’addiction.
Un stress professionnel important, des horaires irréguliers, une pression accrue de la part des assurances, une attente de plus en plus grande des patients et un accès facilité à diverses substances constituent autant de facteurs qui peuvent inciter les professionnels de la santé à trouver refuge dans la boisson, les médicaments ou les stupéfiants.
N’importe quel membre du personnel médical est susceptible d’être concerné. Dans les cas extrêmes, pas si rares, certains tombent même dans les drogues dures. Ainsi, la Fondation du Levant à Lausanne a récemment soigné deux médecins du CHUV dépendants à la cocaïne.
Plus dramatique, un médecin vaudois est mort il y a quelques années d’une overdose à un opiacé. «Nous observons une tendance générale à la polyconsommation chez les dépendants, souligne Eva Sekera, directrice du programme d’alcoologie à la fondation de lutte contre les addictions Phénix à Genève. Les plus jeunes mélangent alcool et drogues, alors que les plus âgés combinent divers médicaments.»
De nombreux métiers connaissent des facteurs stressants pouvant mener au burn-out ou à la dépendance. Mais l’investissement émotionnel qu’impliquent les professions de la santé les rend plus sensibles. Hippocrate, père de la médecine, disait déjà: «Le médecin voit des spectacles effrayants, touche des choses répugnantes et, à l’occasion des malheurs d’autrui, récolte pour lui-même des chagrins.»
L’activité médicale, confrontée à la souffrance et à la mort des autres, génère en miroir «un besoin de perfection bien vite déçu, pouvant se retourner en mélancolie», analyse Daniel Widmer, médecin lausannois.
Les médecins auraient-ils tendance à négliger leur propre santé? Le fait de connaître à l’avance les effets négatifs de certaines substances n’empêche apparemment pas leur consommation. Il existe aussi au sein de la corporation un tabou de la consultation: les médecins ayant des problèmes d’addiction éprouvent beaucoup de peine à demander de l’aide à leurs confrères.
«Il s’agit d’un double échec: professionnel et personnel, relève Patrick Bovier, médecin aux hôpitaux universitaires de Genève. Se tourner vers un collègue signifie que l’on n’a pas réussi à se prendre soi-même en charge en tant que patient.»
«De nombreux médecins ressentent un sentiment de toute-puissance, voire d’invulnérabilité, indique Marina Croquette-Krokar, directrice adjointe de la fondation Phénix. En cas de dépendance, ils ne se décident qu’après plusieurs années de consommation, à un stade déjà très avancé de dépendance. Beaucoup pensaient qu’ils allaient «réussir à gérer» leur consommation.»
Contrairement à la Suisse, certains pays comme les Etats-Unis, l’Australie ou le Canada ont créé des cliniques spécialement destinées aux professionnels de la santé souffrant de problèmes d’addiction.
«Cette manière de procéder contient des avantages et des inconvénients, relève Eva Sekera. Elle permet aux médecins de partager leur problème avec des pairs et leur évite de se retrouver avec leurs propres patients. En revanche, le sentiment de ne pas se considérer comme étant malade peut ainsi se renforcer.»
Selon une étude menée en 2002 par un collectif de médecins en Suisse, une majorité de la profession se déclare inquiète par rapport à l’avenir et un praticien sur cinq montre des signes de burn-out.
«Avec le récent renforcement du droit de regard des caisses maladie, cette proportion a sans doute augmenté aujourd’hui», souligne Patrick Bovier, co-auteur de l’étude.
Les médecins généralistes consomment en outre deux fois plus de somnifères, de tranquillisants et d’antidouleurs –- pris dans 90% des cas en automédication –- que le reste de la population.
Enfin, la consommation d’alcool serait sensiblement plus importante et répandue que parmi les autres professions.
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A partir de quand est-on dépendant?
Pour être considéré comme dépendant, trois critères parmi les suivants au moins doivent être constatés:
Un désir puissant ou compulsif du produit, c’est-à-dire une impossibilité de contrôler sa consommation.
La poursuite de la consommation malgré la conscience des effets négatifs encourus au niveau physique, professionnel ou familial.
Une augmentation de la tolérance du corps qui amène à consommer des doses de plus en plus importantes.
Un manque physique.
Contrairement à une idée répandue, la consommation quotidienne ne serait pas un facteur déterminant.
En outre, toutes les personnes qui abusent de substances addictives ne deviennent pas forcément dépendantes: il faut aussi tenir compte de facteurs tels que la prédisposition génétique, l’enfance ou le parcours de vie.