KAPITAL

Les meneurs de l’après-Covid

Les entreprises suisses n’ont pas attendu la fin de la pandémie pour développer leurs activités. Innovation, collaboration, transformation: elles affrontent déjà la crise pour construire l’économie de demain.

Une version de cet article réalisé par Large Network est parue dans PME Magazine.

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C’est un record historique: il n’y aura jamais eu autant d’entreprises créées en Suisse qu’en 2020, et ce depuis 1883, relève l’analyse annuelle de l’institut pour jeunes entreprises (IFJ). Ce sont près de 47’000 nouvelles sociétés qui ont été créées en 2020, soit une augmentation de plus de 5% en comparaison à 2019. Depuis le début de l’année dernière, le monde est marqué par la crise sanitaire du Covid-19 et les conséquences économiques de cette pandémie qui touchent tous les secteurs d’activités. Néanmoins, les PME n’ont pas attendu la fin de la crise et un retour à la normale pour accroître ou repenser leurs activités.

Certains secteurs ont été contraints à la fermeture, d’autres ont notamment souffert des restrictions d’importation pour maintenir leurs chaines de production, ou encore de la difficulté d’exporter à l’étranger, tout en devant s’adapter aux nouvelles normes du télétravail. Mais de nombreuses entreprises suisses continuent de lutter et pensent aux opportunités au-delà de cette période compliquée. Les horlogers par exemple, ont remarquablement tiré leur épingle du jeu. Les secteurs de l’artisanat, de la mobilité et du commerce de détail ont eux aussi enregistré une croissance de leurs activités. Des sociétés se sont étendues, créées, ou ont privilégié des collaborations inédites pour survivre. Même le secteur du tourisme, de la restauration et l’hôtellerie, contraint à la fermeture durant des mois, a su trouver des solutions pour se réinventer.

En 2020, la Suisse est arrivée en tête du classement international des pays les plus sûrs face au Covid. Ses forces? Une bonne situation épidémiologique globale et surtout la haute résilience de son économie selon l’étude de Deep Knowledge Group menée en 2020, qui compare la réponse de 200 pays à la crise sanitaire. Un constat toujours pertinent aujourd’hui: alors que la pandémie est encore active, les hommes et les femmes entrepreneurs dessinent déjà le monde d’après en fonction de leur nouveau présent, pariant pour l’après-crise, sur un nouveau souffle de l’économie.

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DIGITEC GALAXUS: L’e-commerce entre dans le quotidien des Suisses

«De nombreux Suisses ont véritablement découvert le shopping en ligne durant la pandémie», dit Florian Teuteberg, directeur de Digitec Galaxus, qui a gagné 770’000 nouveaux clients entre avril 2020 et mars 2021. Le chiffre d’affaires du groupe a atteint 1,826 milliard de francs en 2020 (+59%).

La plus grande plateforme d’e-commerce de Suisse a gagné encore en agilité: «Notre chance durant cette pandémie est que nos collaborateurs étaient déjà habitués à s’orienter rapidement dans une nouvelle situation, à prendre des décisions de manière autonome, ou encore à tester et améliorer de nouvelles choses en direct.» L’exploration de nouveaux modèles de travail, avec le home-office notamment, devrait également se poursuivre chez Digitec Galaxus après la crise du coronavirus.

Confiante, l’entreprise qui compte désormais 2000 employés, dont 650 engagés en 2020, ne craint pas la concurrence accrue des géants étrangers, qu’elle provienne d’Amazon, de Zalando ou de plateformes chinoises. «Nous répondons à cette concurrence par la qualité, le service et une communauté inspirante.»

Le conseil :«Dans le commerce en ligne, il faut bien réfléchir à la manière de se démarquer. Pour réussir à long terme, il faut apporter de la valeur ajoutée. Digitec et Galaxus sont plus que des magasins en ligne: il s’agit de plateformes d’information, de divertissement et d’interaction. Notre équipe éditoriale par exemple anime la communauté avec des articles et des vidéos, et partage son savoir sur les produits.»

COOPLE: Le staffing digital gagne de nouvelles branches

Agence de travail temporaire entièrement digitalisée, Coople répond à la demande accrue de flexibilité durant la pandémie. «Avec une agence classique, les entreprises doivent anticiper leurs besoins en personnel à l’avance, explique le directeur romand Simon Vogel. Rapide et efficace, notre solution permet de couvrir certaines demandes dans l’heure qui suit la création de la mission.» En 48 heures, elle a par exemple mobilisé 800 employés dans une centaine de magasins de discount en Suisse, afin de mesurer les entrées et sorties.

La société, présente à Londres, Lausanne et Zurich, compte plus de 400’000 candidats dans sa base de données. «Il s’agit de personnes qui se sont inscrites depuis la création de Coople. Le système fonctionne sur la base d’algorithmes, et il sera d’autant plus efficace si leur profil est complet et si elles travailles régulièrement.» Comme une agence classique, la plateforme fonctionne comme employeur sur le contrat de travail. Elle comptabilise 15’000 entreprises inscrites et une centaine de collaborateurs fixes en Suisse.

Avec la pandémie, Coople a développé les segments de l’administratif, du commerce de détail et de la logistique. «Cette stratégie nous a permis d’augmenter nos performances, et ce malgré le quasi-arrêt des aéroports, de l’hôtellerie-restauration et de l’événementiel, qui représentaient la majorité de notre chiffre d’affaires. Dans le commerce de détail par exemple, le nombre d’heures effectuées a crû de plus de 300% en 2020.»

Le conseil : «Le moment est idéal pour lancer un projet digital. La pandémie a forcé des secteurs qui étaient encore à l’âge de pierre à se numériser. Outre le staffing, il y a par exemple une forte demande dans l’immobilier commercial.»

MEDGATE : De la télémédecine au soutien de l’Etat

Fondé en 1999, Medgate est devenu avec la pandémie un acteur incontournable du milieu de la santé en Suisse, tant pour le privé que le public. L’entreprise de télémédecine basée à Bâle a notamment été chargée de la hotline de la Confédération sur le coronavirus. Son application de téléconsultations a aussi été davantage demandée soit par les professionnels de la santé qui souhaitaient proposer cette offre à leurs clients, soit par les patients eux-mêmes pour communiquer directement avec le personnel médical de Medgate.

«Lors de l’arrivée de l’épidémie, notre modèle était pertinent pour deux raisons, résume Andy Fischer, fondateur et directeur. Premièrement, la demande pour des services médicaux à distance était plus élevée car on ne pouvait plus aller chez le médecin aussi facilement. Deuxièmement, les gouvernements voulaient utiliser la santé digitale comme un instrument pour contrôler la pandémie.» D’autres services à destination de l’Etat se sont ajoutés au fil du temps, tels que la hotline de la vaccination ou la mise au point d’un outil de traçage électronique de proximité pour l’app SwissCovid.

Dans l’ensemble de ses succursales (Suisse, Allemagne et Philippines), l’entreprise réalise en moyenne 10’000 téléconsultations par jour, contre 5’000 avant la pandémie. Son volume d’activités global a augmenté de près de 30% entre 2019 et 2020. Medgate emploie désormais 500 employés fixes et ambitionne de devenir un des leaders mondiaux de la télémédecine.

Le conseil : «Trop de start-up de Digital Health développent d’abord une technologie avant de savoir quelle sera son application dans le système de santé. Or, pour une croissance durable de son entreprise, il faut s’attaquer aux problèmes actuels d’accès aux soins et de diminution des coûts.»

Une année particulière pour l’entrepreneuriat

L’année 2020 bat des records en termes de création d’entreprise. Près de 47’000 nouvelles sociétés ont été enregistrées au registre du commerce suisse, soit une augmentation de plus de 5% en comparaison à 2019 selon l’analyse annuelle de l’institut pour jeunes entreprises (IFJ). Les entrepreneurs restent néanmoins prudents: durant les semi-confinements, il s’est révélé plus difficile pour les fondateurs d’identifier les possibilités d’affaire et la peur de l’échec s’est accrue. L’IFJ a cherché dans sa dernière étude d’avril 2021 à savoir à qui correspondaient les nouvelles inscriptions au registre du commerce en Suisse. Deux tiers des sondés représentent de véritables nouvelles entreprises (les autres étant des changements de statuts juridiques). Et la crise ne les a pas forcément trop impacté: 37% des interrogés déclarent avoir «survécu à la crise sans encombre jusqu’à présent», 7% disent même avoir pu profiter de la pandémie. «L’année apporte de nombreux défis, mais en même temps de nombreuses opportunités qui sont exploitées», relève l’institut.

Une conclusion corroborée par l’étude «Diagnostic de l’impact du Covid-19 sur l’entrepreneuriat» du Global Entrepreneurship Monitor (menée en Suisse par la Haute école de gestion de Fribourg). Selon eux, près d’un quart des jeunes entrepreneurs interrogés estiment que la crise du Covid-19 a créé de nouvelles opportunités d’affaire pour leur entreprise et qu’ils ont l’intention d’en profiter dans les mois à venir. En comparaison internationale, les experts de l’étude saluent également la forte collaboration entre les nouvelles entreprises et celles déjà établies en Suisse.

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Témoignages:

Savoir patienter

«Le plus frustrant se révèle être que tout prend plus de temps avec la crise.» Amaël Cohades, co-fondateur et directeur de CompPair Technologies –spin-off de l’EPFL-, a développé un nouveau matériau performant et auto-réparant à destination de l’industrie des composites. «Après ma thèse, la suite logique consistait à se lancer sur le marché en janvier 2020 mais la crise est ensuite rapidement arrivée. Nous souffrons de l’annulation des salons industriels et indirectement des difficultés des autres entreprises: certains de nos clients ont repoussé leur calendrier, d’autres voient leur budget innovation réduit, ce qui complique nos ventes. Néanmoins, la période a poussé certains industriels à favoriser les aspects de durabilité et du recyclage, et notre technologie répond justement à ce besoin. Il est par contre difficile de créer un environnement d’entreprise, de constituer une équipe avec des contacts directs limités», regrette le directeur de 6 employés qui reste malgré tout très confiant puisque CompPair vient de lever 950’000 francs de fonds en mars 2021.

Adapter son modèle d’affaire

Revive Conversions donne une seconde vie aux voitures anciennes et polluantes en convertissant leur moteur du thermique à l’électrique. Pour Serge de Wilde, cofondateur: «Les confinements et le temps soudainement à disposition nous ont permis de concrétiser le projet.» Avec son équipe, ils ont ainsi pu finir les travaux sur leur véhicule de présentation, une Coccinelle Volkswagen. L’entreprise endure l’annulation des grands événements. «Nous avons donc repensé notre modèle d’affaire, en s’adressant plus directement au B2B au travers des garages. Ces professionnels peuvent parler avec leurs habitués et leur proposer nos services.» La société biennoise a adopté un mode de communication plus concret en envoyant des lettres papier à leurs potentiels clients. Entrepreneur dans l’âme, Serge de Wilde était convaincu qu’il ne fallait pas attendre la fin de la crise pour se lancer. «Le marché est déjà développé en Europe mais en Suisse nous sommes les premiers. De plus, nous valorisons l’économie circulaire et le travail local, ce qui est recherché actuellement.»

Répondre à la volonté de consommation responsable

«La pandémie aura poussé la population à privilégier le durable et le local.» Nicolas Freudiger, co-fondateur de ID Genève Watches en est convaincu. «Le recyclage peut s’appliquer à tous les processus, même l’horlogerie et le luxe, ce que nous faisons avec nos montres en acier 100% recyclé dont le bracelet est fabriqué à partir de marc de raisin.» Fondée par trois amis en décembre 2020, l’entreprise genevoise a dépassé ses objectifs de levée de fonds via crowfunding en 48 heures pour atteindre 315’000 francs de pré-commandes. Leur campagne a néanmoins été retardée en raison de la fermeture des usines qui manufacturent leurs composants, mais «ce délai nous a servi à nous perfectionner, à repenser notre stratégie de lancement à un niveau plus local.» La jeune marque a transformé un bar genevois en showroom. «C’était extrêmement positif: nous avons pu rencontrer directement les clients, en petits groupes, établir une relation plus privilégiée avec eux, ce qui apporte une grande plus-value dans notre communication.»

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Les bonnes surprises

Boom des ventes de camping-cars

Les ventes de camping-cars ont enregistré une progression de 26% l’an dernier, selon les chiffres fournis par la faitière auto-suisse. Cela représente 6’005 nouvelles immatriculations, soit 1’239 unités de plus que le précédent record, établi en 2019. Un chiffre qui contrebalance le recul de nouvelles immatriculations des autres véhicules utilitaires. Les immatriculations de voitures de tourisme ont pour leur part enregistré une baisse de -24% durant l’année écoulée.

Envol des vélos électriques

La popularité du vélo comme mode de transport n’a pas été désavouée l’an dernier, et tout particulièrement pour les modèles équipés d’un moteur: ainsi, 171’132 vélos électriques ont été vendus en 2020, selon Velosuisse, l’association suisse des fabricants et importateurs de vélo. Un résultat en hausse de 30% par rapport à l’exercice précédent, qui avait déjà établi un record. Au total, 501’828 vélos et vélos électriques ont été vendus en Suisse en 2020.

Des snacks devenus irrésistibles

Les ventes de chips et de snacks ont connu une forte croissance en 2020, tant du côté de Migros que chez Coop, selon les déclarations récentes de portes paroles des deux groupes au journal «Blick». Une tendance qui se reflète dans les résultats de Zweifel, leader de ce marché. L’entreprise familiale zurichoise, qui compte 400 collaborateurs, a réalisé un chiffre d’affaire record de 262,6 millions de francs l’an dernier, en hausse de 9% en comparaison annuelle.