LATITUDES

L’aura des experts remise en question

La pandémie de Covid-19 a révélé une demande inédite d’analyses de la part de spécialistes. Mais leur parole est de plus en plus contestée.

Des dizaines de milliers de personnes défilent régulièrement en Allemagne depuis plusieurs semaines. Ces manifestants semblent venir de tous bords : anti-vaccins, défenseurs de l’homéopathie, partisans d’extrême droite, mais aussi familles « normales » de la classe moyenne. Leur point commun ? Ils s’opposent radicalement aux mesures de protection prises par les autorités allemandes pour endiguer la diffusion du coronavirus SARS-CoV-2, estimant qu’elles ne servent à rien. Les plus extrêmes d’entre eux vont même jusqu’à nier la dangerosité, voire l’existence, du virus – et ce, contre tout avis officiel des autorités sanitaires. La Suisse a connu des rassemblements comparables, notamment à Zurich.

Bien qu’il s’agisse d’opinions minoritaires – en Allemagne, près de 70% de la population approuvent les mesures de restriction et 20% pensent même qu’elles ne sont pas assez strictes –, la confiance vis-à-vis des experts s’est érodée au niveau européen depuis le début de la pandémie. En effet, un sondage du Conseil européen des relations internationales, publié en juin, montre que seulement 35% des Européens croient en la parole des experts et en leurs analyses et recommandations en lien avec le coronavirus, 27% ne leur font pas confiance du tout et 38% pensent qu’ils cachent des informations.

Pour Jean-Daniel Tissot, doyen de la Faculté de biologie et de médecine de l’Université de Lausanne, cette méfiance s’explique en partie par le caractère inédit de la pandémie. Puisqu’il n’existe pas de consensus autour des mesures à prendre pour limiter les dégâts provoqués par le virus, les opinions des experts peuvent diverger et leurs recommandations changer régulièrement. « L’exemple du port du masque pour les individus est assez parlant, estime-t-il. Au début, les spécialistes disaient qu’il ne protégeait pas du virus, avant de revenir progressivement sur cette position au point d’exiger, dans certains pays, le port du masque dans l’espace public. »

Chaos des experts

Il cite également le débat autour de l’hydroxychloroquine comme source de confusion qui a pu ébranler la confiance du grand public. Au début de la pandémie, ce médicament normalement utilisé contre le paludisme est désigné par l’infectiologue français Didier Raoult comme possible traitement contre le Covid-19. De nombreux autres spécialistes émettent alors des doutes, notamment en raison des risques cardiaques pour les patients.

En mai, The Lancet publie un article qui suggère que l’hydroxychloroquine augmente la mortalité et les arythmies cardiaques chez les patients hospitalisés pour le Covid-19. Quelques semaines plus tard, la revue doit toutefois retirer l’article à cause de l’origine douteuse des données utilisées pour sa rédaction. Entre-temps, l’OMS ainsi que la France ont suspendu les essais cliniques impliquant l’hydroxychloroquine. Finalement, il faut attendre le mois de juillet pour qu’un nouvel article publié dans la revue Nature annonce l’inefficacité de ce médicament contre le coronavirus.

Selon Jean-Daniel Tissot, cette pandémie voit éclore un véritable « chaos d’experts » en raison de la multitude d’avis qui affluent dans les médias et sur les réseaux sociaux. Une opinion qui est partagée par Marcel Salathé, directeur du Laboratoire d’épidémiologie digitale du Campus Biotech à Genève et professeur à l’École polytechnique fédérale de Lausanne. Très actif sur Twitter dans le domaine de la santé publique, il a partagé de nombreuses études

et statistiques dès le début de la pandémie. Il a remarqué ce besoin d’avis de spécialistes de la part des médias : « Il y a une grande différence par rapport à d’autres sujets sur lesquels je m’étais positionné dans le passé, dit-il. Assez rapidement, les discussions sur Twitter sont devenues un peu compliquées car de nombreux domaines tels que la science, les questions de société, la politique, etc. se sont mélangés autour de ce virus. J’ai pu constater une nouvelle dynamique avec d’un côté une augmentation importante du nombre de mes ‘followers’, et de l’autre un partage de plus en plus fréquent par les médias de mes messages sur Twitter. »

Contrer la méfiance

Un phénomène qui atteint son paroxysme dans le cas de Christian Drosten, directeur de l’Institut de virologie de l’hôpital universitaire de la Charité de Berlin. En peu de temps, il est devenu l’expert de l’évolution de la pandémie le plus écouté d’Allemagne, passant de 4’000 à 500’000 followers sur Twitter entre février et septembre. Outre un podcast régulier, téléchargé 50 millions de fois jusqu’à aujourd’hui, dans lequel il informe sur l’état des recherches d’un traitement contre le Covid-19 et explique les mesures de restriction, il est invité sur de nombreux plateaux de télévision. Mais plus la pandémie dure, plus il devient lui-même la cible d’attaques et de menaces par e-mail ou sur les réseaux sociaux. Fin mars déjà, il évoque dans un de ses podcasts vouloir limiter sa présence médiatique et même « un retrait ordonné des scientifiques de la sphère médiatique ».

Quelle est donc la bonne stratégie pour les experts en temps de crise ? Comment trouver le juste milieu, entre la réponse au besoin d’information de l’opinion publique et le risque de trop s’exposer, quitte à éveiller la méfiance d’une partie de la population en cas d’erreurs ou de désaccords avec d’autres experts ? Pour Jean-Daniel Tissot, la solution est claire : les scientifiques doivent se concentrer sur leurs recherches et éviter de trop parler dans les médias ou les réseaux sociaux : « Pour communiquer leurs résultats de recherche en dehors des cercles universitaires, on pourrait imaginer l’existence de porte-parole. Le but serait d’éviter que la personne même du scientifique ne prenne un rôle trop important. »

Marcel Salathé, lui, prône une approche plus ouverte. Pour lui, il n’est pas question de se retirer de la sphère publique et des réseaux sociaux. « Pour les experts, il y a aussi une certaine obligation de partager leurs connaissances et Twitter peut être un canal formidable et direct pour le faire », estime-t-il. Fort de presque 20’000 followers, il dit de ne pas avoir été la cible de menaces ou de méfiance, mais témoigne au contraire de débats fondés sur des faits plutôt que sur des émotions. Sa stratégie ? « J’essaie de ne pas me perdre dans des discussions, mais de partager tout simplement des informations objectives et émanant de sources officielles. »

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La quête difficile du consensus

« À part dans les mathématiques, un prétendu consensus scientifique n’existe pas, martèle Jean-Daniel Tissot, doyen de la Faculté de biologie et de médecine de l’Université de Lausanne. Il faut plutôt parler d’idées convergentes qui se traduisent par des écoles ou des modes de pensée. » Dans le passé, de nombreuses certitudes scientifiques qui avaient été partagées par la majorité des experts de l’époque ont été ébranlées.

Il cite comme exemple les principes de la gravitation de Newton, relativisés par les théories d’Einstein. « Un expert se doit d’être modeste et l’opinion publique doit accepter que les sciences contiennent une grande partie d’incertitudes. »

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Le critère de réfutation

Le philosophe autrichien Karl Popper (1902–1994) a érigé le principe de la « réfutation » comme principe majeur de toute théorie scientifique. Selon lui, il n’y a pas de vérité absolue dans les sciences. Aucune connaissance ne peut être vérifiée complètement, mais seulement « réfutée », c’est-à-dire contredite par une preuve contraire. Une connaissance scientifique est donc valable tant que sa preuve contraire n’a pas été trouvée. Ce concept vise aussi les théories du complot, qui croient détenir toute la vérité et n’acceptent pas d’argument contraire.

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Une version de cet article réalisé par Large Network est parue dans In Vivo magazine (no 21).

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