LATITUDES

 «Chéri.e» et les autres mots de décembre 2019

Le langage révèle l’époque. Notre chroniqueuse s’interroge ce mois-ci sur notre usage des expressions «chéri.e», «séries», «garantie» et «entraide».

Chéri.e
Quel est le petit nom que vous donnez à votre amoureux(se)? Il est fort probable qu’il s’agisse de «chérie, chéri», «mon cœur», «bébé», «chaton» ou «loulou», les surnoms les plus attribués en ce moment. Un choix banal, classique, qui cependant interroge. L’amour rend-il non seulement aveugle mais tuerait-il aussi l’imagination? Les intéressés ne semblent pas souffrir de ces appellations immuables. Quand leur surnom débarque en public, cela a l’avantage de ne pas les mettre dans l’embarras, contrairement à «asticot», «nunuche», «ma perle» ou le «maman» chiraquien, plus gênants à endosser.

Une même pérennité du lexique amoureux s’observe en allemand où les «Schatz», «Baby» et «Engel» caracolent en tête depuis des années. Idem en anglais avec «darling», «honey» et «sweetheart». C’est du côté des ados qu’une transformation du vocable se produit. Entre copains et copines, il s’échange des expressions plus créatives qu’entre aînés amoureux: «ma pépite», «le plus beau», «cœur sur toi», «incroyable meuf», «ma toute belle». Cette génération conservera-t-elle sa verve une fois en couple?

Séries
Les soirées à se gaver de séries sont menacées. Après Disney+, et AppleTV, c’est Netflix qui annonce la fin prochaine du «visionnage en rafale», ou «binge-watching» qui consiste à regarder plusieurs épisodes d’une même série à la suite. Une épreuve douloureuse pour les accrocs contraints à être sevrés plusieurs jours. Comment survivront-ils à raison d’un seul épisode par semaine de leur série préférée?

Et si une diffusion au compte-gouttes venait ajouter de la saveur à cette forme très contemporaine de divertissement? L’attente accroît le désir, puis le plaisir, à l’heure de la concrétisation. Qui a connu l’ère des photos papier qui débarquaient dans la boîte aux lettres le confirmera. Se satisfaire d’un épisode puis se coucher, en rêvant au suivant, c’est apprendre à savourer à petite dose, à ralentir, à sortir du toujours plus: précisément ce que conseillent les manuels de développement personnel.

En n’encourageant pas leurs abonnés à «binge-watcher» leurs contenus, les plateformes de streaming ne se soucient néanmoins pas de la santé de leurs clients. Ils optent pour une stratégie qui cherche à les pérenniser. Voici un des rares exemples où les intérêts des vendeurs et celui des clients pourraient coïncider.

Garantie
Comment conjurer le renouvellement incessant des biens frappés d’obsolescence? Une réponse toute simple permettrait d’entraver ce processus: étendre la durée de leur garantie. Plus celle-ci est longue, plus les marchandises sont réparées et donc plus durables. «La garantie, ça n’a l’air de rien, c’est pourtant un puissant levier de transformation économique et, par là même, politique», relève Razmig Keucheyan dans «Les besoins artificiels: Comment sortir du consumérisme».

Le passage à une durée de dix ans de garantie, «nous ferait basculer dans un autre monde», estime l’auteur de cet essai stimulant. En stabilisant le système des objets, on libère les besoins authentiques des besoins artificiellement créés par le marché. D’où l’importance jouée par la durée de la garantie: «La garantie est une pièce centrale dans la politique des besoins qui accompagnera la transition écologique». Depuis la lecture de ce texte, j’interroge mes actes d’achat avec une question supplémentaire: quelle est la durée de garantie du bien convoité? Les expériences faites avec mon poivrier Peugeot et ma veste Patagonia me convainquent de sa pertinence.

Entraide
Une nouvelle rassurante: une personne agressée en public a de bonnes chances d’être secourue par un ou des témoins de la scène. Une affirmation qui vient battre en brèche le fameux «effet du témoin», (en anglais «bystander effect»), phénomène psychosocial concernant les situations d’urgence dans lesquelles le comportement d’aide serait inhibé par la présence d’autres personnes présentes sur les lieux. Avec pour conséquence, une victime non secourue.

Faux, affirment les auteurs d’une étude parue dans «American Psychologist Journal». Grâce aux enregistrements de 1200 caméras de surveillance placées à Lancaster au Royaume-Uni, à Amsterdam aux Pays-Bas et à Kapstadt en Afrique du Sud, ils ont pu analyser 219 agressions. Dans 91% des cas, des témoins sont intervenus. Quelques fois même au risque de leur vie. «L’intervention d’un tiers est la norme lors de conflits violents», relève Richard Philpot, directeur de l’étude. Un constat qui n’articule pas d’explications. Se sachant vraisemblablement filmé, le «témoin digital» se mue-t-il en héros?