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Entre la frugalité et le déluge

La soudaine conversion du Parti radical aux thématiques environnementales montre que l’heure du choix a sonné. Pour tout le monde.

À lui seul le parti radical résume, en pleine canicule, l’impasse climatique telle qu’elle se présente à vous et moi. C’est le conseiller national Philippe Nantermod, qui dresse la quadrature du cercle vertueux. En rappelant que l’un des thèmes phare du PLR reste «l’économie, qui ne doit pas devenir une économie de frugalité». Avec aussitôt ce lourd bémol: «Mais nous ne pouvons pas ne pas nous positionner sur l’environnement et le climat, la troisième préoccupation des Suisses.»

Chacun l’a éprouvé dans sa petite existence personnelle: il est devenu intellectuellement très compliqué de faire comme si le dérèglement climatique n’existait pas. Mais tout aussi compliqué d’entreprendre quoi que ce soit contre, puisque l’essentiel des mesures salvatrices consiste en une série de renoncements.

Renoncer, à vrai dire, pas grand monde n’aime ça. Il suffit de commencer à se demander à quoi l’on va bien être capable de dire non. La voiture? Chaque situation personnelle offre, par bonheur, mille excuses très crédibles et à peu près honnêtes pour dire qu’on voudrait bien mais qu’on ne peut point.

L’avion, peut-être? Là, il faudra se montrer plutôt malin, et même retors. Difficile en effet de présenter comme une question de vie ou de mort l’escapade annuelle au bout du monde ou les incessants sauts de puces aéroplanés à travers l’Europe. Une bonne parade consiste à déclarer, la main sur le cœur, que l’on est prêt à renoncer à tout mais pas au voyage.

Le chauffage au mazout, alors? Ah mais non, surtout qu’il suffit, pour évacuer la question, d’endosser le poignant beau rôle du pauvre diable à qui l’on ne laisse d’autre choix que manger gras et se chauffer fossile.

Bref, nous sommes tous un peu comme le Parti radical: la frugalité, ça nous branche moyen. Même si, poussé par l’air du temps, on se sent obligé de faire quelque chose. Comme le PLR, que les sondages annoncent plombé par la féroce thématique du climat, et qui tente à la hâte de repeindre la boutique en vert, sans même le cacher, avec ce nouveau slogan explicite: «Pour davantage de vert, votez bleu.»

Davantage de vert chez les Radicaux? Mais oui, le congrès du parti vient de s’aligner sur les recommandations du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). On aurait tort de se moquer de ces ouvriers de la onzième heure. On ne mesure pas en effet l’effort mental nécessaire chez eux pour en arriver à soutenir l’idée d’une taxe sur les billets d’avion et les carburants. Une taxe! Eux qui normalement ignorent jusqu’à l’existence même de ce mot, sauf s’il est suivi de l’adjectif «militaire».

Et tant pis s’il a déjà été souligné un peu partout qu’en matière de sauvegarde de l’environnement, ce système de taxes et de compensations était à peu près aussi efficace et moralement défendable que la vieille pratique catholique des indulgences qui permettait de s’acheter un coin de paradis tout en restant franc pécheur.

N’empêche, cette conversion soudaine et radicale montre que désormais il deviendra impossible de louvoyer sur la question climatique. Qu’il faudra choisir nettement son camp. Soit celui des catéchistes ne fonctionnant qu’aux leçons de morale et aux pluies d’interdictions. Soit celui non pas des climatosceptiques – que très vite plus personne ne prendra au sérieux – mais des climatocyniques, appelés à un bel avenir. À savoir tous ceux qui entre la frugalité et le déluge choisiront, choisissent déjà, en toute sérénité, le déluge, qui n’interviendra de toute façon qu’après eux.