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Une paresse nationale

L’initiative populaire sur le don d’organes cache un curieux paradoxe. Mais elle pourrait rehausser la réputation déclinante de la démocratie directe.

Si la fourmi n’est pas prêteuse, le Suisse, lui, n’est pas donneur. Heureusement, il a inventé la démocratie directe, cette forme de gouvernement qui ferait sans doute bien rire la fourmi.

Mais pas que. Les 9 objets cantonaux soumis le 19 mai prochain au jugement forcément éclairé des citoyennes et citoyens de la République et canton de Genève, agacent les uns, attristent les autres et donnent le tournis au restant.

Financement de la caisse de prévoyance, heures d’ouverture des magasins, imposition des personnes morales, politique culturelle, plafonnement des primes d’assurances maladies, etc. Mieux qu’un inventaire à la Prévert: un catalogue à la Ubu.

De quoi rendre chagrin un quotidien de référence, anciennement genevois et ayant depuis déménagé sur les bords du lac de Lausanne – (lacus Losanetes, comme s’est appelée la fameuse gouille, certes presque uniquement entre le 2ème et le 4ème siècle): «La démocratie directe vaut mieux que cela. Elle mérite qu’on la soigne, au lieu de l’utiliser à de stériles péroraisons. Peut-être devrions-nous réfléchir à rehausser le nombre de signatures requises pour éviter l’inflation? Ou à durcir les critères de validation? Car à trop solliciter la démocratie directe, elle se dévalorise.»

Certes. Bien sûr. Evidemment. Mais revenons à nos fourmis. Ou plutôt notre Suisse guère “donneur”. Car, oui, on manque cruellement, dans notre beau pays, de dons d’organes. 1500 patients sont à l’heure actuelle en attente d’une transplantation.

La pénurie s’explique en partie par le système en vigueur: pour qu’un organe puisse être prélevé sur un patient décédé, il faut qu’au préalable il ait donné son consentement explicite. Il existe un système inverse, dit de consentement présumé, ou implicite et qui veut que «la personne décédée consentira au don d’organes si elle ne s’y est pas opposée de son vivant ou si ses proches ne stipulent pas qu’elle a refusé de donner ses organes».

C’est un peu l’œuf de Colomb et surtout cette manière de faire, pratiquée déjà ailleurs, semble répondre à la plus pure des logiques tout en servant la cause de l’humanité. Un attelage assez rare pour être plébiscité.

Cette pure logique, certains pourront toujours la contester, même si on ne voit pas très bien au nom de quoi, en dehors de vagues conceptions obscurantistes et datées ou d’un égoïsme identifiable et contemporain, quiconque pourrait s’opposer à donner ses organes.

Fort heureusement une initiative populaire visant à instaurer le consentement présumé vient d’aboutir avec près de 113 000 signatures. Voilà qui serait un bon exemple d’usage cette fois judicieux de notre bien-aimée démocratie directe.

Sur fond quand même de sérieux paradoxe. La démocratie directe viendrait corriger ici une situation qui dépend déjà du libre choix de chacun: s’inscrire ou non au registre national des donneurs. En cas d’acceptation de l’initiative, les Suisses qui dans les faits et dans leur majorité, ne donnent pas leurs organes alors qu’il n’y a rien de plus simple, voteraient contre eux-mêmes.

Cette perspective tout de même assez réaliste – espérons-le – devrait conduire à un léger rectificatif. Il n’est peut-être pas si vrai que le Suisse ne soit pas “donneur”. Il serait peut-être plus exact, contre toutes les idées reçues du modèle national, de l’imaginer imprévoyant et paresseux.