KAPITAL

Les pharmacies entrent dans la bataille numérique

Prix avantageux et confort de commande dopent le commerce suisse de médicaments en ligne. Le conseil personnalisé reste pourtant essentiel dans ce secteur. 

En novembre 2018, le groupe genevois Pharmacie Principale s’alliait au belge Newpharma pour lancer Apo24.ch, son guichet électronique de vente de produits de parapharmacie destinés aux clients suisses. La chaîne de huit officines physiques y propose des médicaments aux tarifs européens avantageux. Elle emboîte le pas à d’autres acteurs importants du secteur comme Amavita, Sun Store ou Zur Rose, qui se sont engouffrés depuis plusieurs années sur le marché prometteur de la vente de médicaments sur internet, en dépit des limites posées par la loi fédérale sur la vente de produits thérapeutiques. Celle-ci interdit en principe la vente sans contact direct entre le pharmacien et le client, mais, dans la pratique, les cantons peuvent délivrer des dérogations à des fournisseurs sous certaines garanties. Zur Rose, le leader du marché suisse, a ainsi obtenu une autorisation de la part du canton de Thurgovie. Comme les frontières cantonales ne sont pas contrôlées, elle peut, de facto, envoyer ses médicaments dans tout le pays.

Compte de prescription électronique

Le mode de réception du médicament dépend cependant de sa classification. Chez Zur Rose, pour ceux sous ordonnance, soit le patient, soit son médecin fournit la prescription originale à la pharmacie en ligne. Après vérification par des pharmaciens agréés, le site envoie les médicaments au domicile du client. «Les patients avec des ordonnances à long terme peuvent ensuite commander leurs médicaments via leur compte de prescription électronique», précise Lisa Lüthi, porte-parole de la société thurgovienne.

En revanche, les médicaments en vente libre, tels que l’ibuprofène ou le paracétamol, commandés en ligne, doivent être retirés dans une officine afin d’assurer un conseil personnalisé. Les produits de droguerie comme les soins corporels, les pastilles pour la gorge ou les compléments alimentaires sont sans conditions.

Outre des tarifs plus bas qu’en officine classique – Zur Rose avance des prix 12% meilleur marché pour les médicaments en vente libre –, les pharmacies en ligne mettent en avant le confort du patient. Internet évite un déplacement aux personnes à mobilité réduite. Le Prof. Farshid Sadeghipour, chef du service de pharmacie du CHUV, fait cependant valoir que la cyberpharmacie ne doit pas devenir un automatisme. «Pour les personnes âgées, aller chercher leurs médicaments en personne leur permet d’entretenir un lien social essentiel à leur longévité», assure-t-il. Se rendre physiquement en pharmacie permet également d’obtenir des indications sur la posologie, concernant d’éventuels effets secondaires ou des risques d’interactions avec un autre traitement.

Shop-in-shop

«En pharmacie, le conseil est gratuit, et il est toujours préférable de discuter avec un professionnel de la santé», souligne le pharmacien-chef. Selon lui, «internet peut surtout être un outil servant au développement de l’éducation thérapeutique du patient, en lien avec son rôle d’acteur de son traitement, par des vidéos explicatives ou des informations complémentaires». «La santé est bien trop précieuse pour que l’on accepte de ne la confier qu’à de seuls avatars et algorithmes, déclare de son côté Marcel Mesnil, secrétaire général de pharmaSuisse, l’organisation faîtière des pharmaciens. Néanmoins, il est important de continuer à développer de nouveaux canaux d’achat, notamment pour les personnes âgées, les patients chroniques et les malades qui souhaitent être soignés chez eux; trois catégories de patients qui seront encore plus nombreux à l’avenir.»

Pionnière de ce pivot vers la Toile, Zur Rose, fondée en 1993, était à l’origine un grossiste, basé à Steckborn, au bord du lac de Constance. Dès 2001, elle s’est lancée dans la livraison de médicaments par correspondance. L’entreprise s’est aussi étendue à l’Allemagne, parvenant à s’imposer comme le leader européen de la vente en ligne. Son alliance avec Migros, en 2017, lui a permis d’ouvrir des enseignes physiques dans les supermarchés orange, des «shop-in-shops» qui ont tout d’une officine classique. «Les clients ont des besoins croissants en matière d’achat: les produits peuvent donc être commandés en ligne, récupérés en magasin ou livrés à domicile. Grâce aux shop-in-shops, l’achat des produits de première nécessité chez Migros peut donc être associé à celui d’articles de pharmacie», explique la porte-parole de l’entreprise.

Amazon en point de mire

Les officines physiques redoutent cette concurrence en ligne. En 2018, la Suisse comptait 1800 pharmacies sur son territoire. Deux grands groupes dominent le secteur: BENU et Galenica (qui détient près de 500 pharmacies, dont les chaînes Amavita et Sun Store). La vente en ligne devrait favoriser une plus forte concentration: «Les grandes chaînes pharmaceutiques ont le quasi-monopole du marché, et maintenant les groupes alémaniques peuvent même livrer les patients romands, c’est terrible pour les pharmacies de quartier», déplore Laurent Santini, créateur du site de semainiers sur mesure Dosepharma et bon observateur du secteur. Ce mouvement n’en est qu’à ses débuts, car des groupes de plus en plus imposants se profilent. «Amazon s’intéresse de très près au marché de la santé et des médicaments», avertit Marcel Mesnil. Le géant d’internet a obtenu des licences pour vendre des médicaments dans douze états américains. Sur son site français, il se contente pour l’instant de vendre des produits de droguerie.

«Pour survivre dans ce contexte, les officines indépendantes doivent élargir leur offre de services afin d’avoir également une présence digitale et de proposer une possibilité de ‘ Click & Collect ’ à leurs clients/patients», estime Marcel Mesnil. Le futur passera aussi par de nouvelles prestations comme la vente de kits d’autodiagnostics.

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Gare aux contrefaçons

L’OMS révélait en 2010 que 50% des médicaments vendus en ligne sur des sites non officiels sont des faux. L’usager s’expose à un conditionnement falsifié, à une date de péremption modifiée, à un dosage inadéquat, voire à un principe actif absent. «Les sites illégaux de vente de médicaments peuvent avoir une apparence trompeuse: ils paraissent suisses, conformes, sérieux, mais sont en réalité des portails de trafic», avertit Nicolas Fotinos, collaborateur scientifique de la division contrôle du marché des médicaments chez Swissmedic. Les prix trop attractifs sont un signal d’alerte, tout comme les sites proposant des médicaments sans ordonnance médicale.

Kits à faire vérifier par un médecin

Cholestérol, allergies, carences ou fertilité: la vente de kits d’autodiagnostics en pharmacie a progressé de 50% en 2017. Il suffit de prélever une goutte de sang, de la mélanger au diluant et d’agiter pour tester son intolérance au gluten. Le résultat est connu en dix minutes. Attention cependant: cet autotest n’est pas un diagnostic. «L’expression intolérance au gluten est ambiguë, car les personnes présentent des symptômes non spécifiques, qui peuvent correspondre à plusieurs conditions très différentes. L’autotest vise en fait à poser un diagnostic de maladie cœliaque, (ndlr: maladie de l’intestin causée par une réaction immunitaire). Une démarche clinique rigoureuse est nécessaire pour le confirmer, il est donc toujours préférable de consulter un médecin», prévient Murielle Bochud, co-directrice adjointe d’Unisanté – Centre universitaire de médecine générale et santé publique de Lausanne.

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Une version de cet article réalisé par LargeNetwork est parue dans In Vivo magazine (no 17).

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