KAPITAL

Lagos, capitale de la Fintech

Récemment, Lagos a accueilli pour la première fois le sommet africain des technologies financières. Un événement qui ne doit rien au hasard: la ville possède tous les atouts pour devenir la place forte de la fintech africaine.

«L’avantage de faire des affaires à Lagos est que tout est disponible sur place, que ce soit les institutions financières, les autorités de contrôle ou encore les prestataires de service», explique Adedamola Tolani, spécialiste chez Appzone, une société spécialisée dans les transactions bancaires en ligne. A l’instar d’Appzone, une quarantaine de fintechs, ces start-up spécialisées dans les services financiers, ont décidé de s’implanter à Lagos. Preuve du dynamisme du secteur: les fintechs attirent les investisseurs internationaux. Par exemple, depuis le début de l’année, Piggybank, start-up qui permet de gérer son épargne en ligne, a levé 1,1 millions de dollars, Paystack, qui encourage les commerces à accepter les paiements numériques, 8 millions auprès de Visa, Stripe et Tencent et Paga, qui a créé une application pour envoyer et recevoir de l’argent instantanément, 10 millions de dollars.

Une donnée à l’image du continent africain où les technologies financières s’imposent comme le secteur numéro en termes d’investissements, devant les technologies de la santé, de l’agriculture et le e-commerce. En 2017, les start-up africaines ont réussi à lever 560 millions de dollars. Avec notamment le Nigéria en tête. Selon un rapport publié par Partech Ventures, il s’impose comme l’un des pays les plus attractifs pour les investisseurs puisque 114,6 millions de dollars y ont été investis.  Dont près d’un tiers du montant concerne la fintech.

C’est pour toutes ces raisons que Lagos a accueilli le sommet africain des technologies financières. Pendant deux jours, plus de 50 personnes ont pris la parole. Des investisseurs venus des Etats-Unis, d’Europe mais aussi du Moyen-Orient sont allés à la rencontre des entrepreneurs nigérians pour discuter application mobile, optimisation des pratiques du secteur de la fintech ou encore politiques publiques.

Un écosystème favorable

Avec une population estimée à 186 millions d’habitants, le Nigéria représente un marché important pour les technologies financières. « La population nigériane est relativement jeune et ‘digitale native’, dit Kenza Berrada, co-fondatrice du cabinet B-Part consulting, spécialisé dans la création d’entités réglementées, établissements bancaires en Europe et en Afrique. Elle adopte plus facilement de nouveaux usages et est beaucoup plus pragmatique sur la consommation des services financiers qui ne sont plus une finalité en soi mais plutôt un moyen d’accéder à autre chose».

Une cible idéale pour les fintechs qui représentent une alternative au modèle bancaire traditionnel, peu plébiscité par les Nigérians. En effet, selon le rapport Global Findex de la Banque mondiale, seul 40% des adultes nigérians détenaient un compte bancaire, en 2017. Et seulement 6% un compte en ligne. A l’inverse, plus de deux adultes sur trois possèdent un téléphone mobile.

Soucieux de trouver des solutions pour faciliter les transferts monétaires entre les personnes mais aussi entre les familles d’un pays à l’autre, l’Etat nigérian a rapidement pris les devants, soutenant ainsi l’essor des fintechs. Dans le récent projet de politique de la Banque centrale du Nigéria sur l’argent mobile et les prêts, l’Etat reconnaît l’importance de l’utilisation des services mobiles sur la façon dont les Nigérians gèrent leur argent.

La volonté du Nigéria est donc de «poser un cadre réglementaire simple d’accès tout en le faisant évoluer au fur et à mesure des créations de nouveaux modèles d’affaires, souligne Kenza Berrada. Il a été l’un des premiers pays à mettre en place une nouvelle réglementation concernant le secteur bancaire avec la création de nouveaux statuts d’établissement financier, comme le statut de monnaie électronique qui a permis de mettre en place des voies normées et contrôlées sur l’émission, la création et la circulation de monnaie électronique, notamment pour mettre en œuvre le paiement en ligne sur fond d’une population très équipée en téléphone mobile mais très peu en smartphone».

Ancrage local, développement international

Un autre élément expliquant la réussite de Lagos concerne la présence d’incubateurs à start-up comme Passion Incubator, Leadpath, Wennovation Hub ou encore Co-Creation Hub, le plus gros.

Ce dernier est à la fois un centre d’innovation et un lieu de rencontre entre entrepreneurs, pouvoirs publics, acteurs sociaux mais également investisseurs et développeurs. Il a accompagné plus de 90 start-up depuis son lancement en 2011. Pour lancer une jeune société ou donner un coup d’accélérateur à une société déjà présente sur le marché, Co-Creation Hub offre différents programmes, sur plusieurs semaines ou plusieurs mois, à destination des entrepreneurs. L’incubateur profite de la proximité avec le pôle universitaire de Yaba, dans la banlieue de Lagos en s’appuyant sur un vivier de ressources qui possède une connaissance aigüe du marché local.

Si Kenza Berrada prévoit une belle croissance des fintechs à Lagos pour encore quatre ans, elle insiste sur la nécessité pour les start-up de se tourner vers l’international: «Il faut créer des zones géographiques régionales. Cela peut être en Afrique subsaharienne ou bien en Afrique du Nord par exemple. La grosse difficulté actuelle en Afrique, c’est de trouver des modèles d’affaires qui sont exportables dans d’autres pays. A ce sujet, certains gouvernements africains se sont rapprochés pour créer des zones qu’ils tentent d’homogénéiser à travers un cadre juridique et réglementaire. Si l’Afrique veut continuer à attirer des investisseurs, c’est le challenge auquel elle devra répondre».

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Une version de cet article est parue dans le magazine en ligne Technologist, qui traite l’actualité de la recherche et de l’innovation en Europe.