TECHNOPHILE

Les promesses de la blockchain

Sorte de registre des transactions numériques, la blockchain est une technologie réputée sûre et infalsifiable. Apparue avec le bitcoin, elle risque de révolutionner le monde bien au-delà du domaine financier.

Transférer de l’argent de manière instantanée et à moindres frais, certifier l’authenticité de documents dématérialisés ou encore garantir l’infaillibilité d’une votation électronique: voilà quelques-unes des applications promises par l’essor de la blockchain.

Développée dans les années 2000, cette technologie peut être décrite comme une base de données distribuée. Elle propose une infrastructure décentralisée, permettant de distribuer le contenu de transactions ordonnées et marquées temporellement. Les contenus qui y sont archivés sont distribués sur un réseau peer-to-peer, c’est-à-dire un réseau où chaque client est aussi un serveur. La première innovation visible apparaît avec la monnaie cryptographique bitcoin en 2008. Aujourd’hui, bien d’autres applications sont envisagées notamment dans la santé et la finance.

Pour Patrick Ruch, responsable de la filière Information documentaire à la Haute école de gestion (HEG) à Genève, l’intérêt majeur de la blockchain est la sécurité et le gain de confiance qu’elle offre à ses utilisateurs. «C’est moins falsifiable qu’une signature par exemple et cela ne peut pas se perdre.» Par ailleurs, n’importe quelle transaction consignée dans la blockchain est stockée indéfiniment. Une caractéristique qui ouvre la voie à de nombreuses applications. «Pour la santé, cela permet de conserver la trace d’un consentement d’un patient à partager ses données, souligne Patrick Ruch. Symétriquement, on peut sauvegarder une révocation du partage. Il est donc possible d’implémenter des consentements dynamiques sans risque de falsification.»

Le professeur et son équipe explorent cet aspect dans le cadre du projet My Health – My Data, financé par le programme Horizon 2020 de la Commission européenne, et qui arrive à point nommé dans le calendrier législatif helvétique. Le consentement général pour les données de la recherche clinique et la loi sur la protection des données personnelles sont actuellement en cours de révision. Dans ce contexte, le projet souhaite évaluer la faisabilité de technologies telles que la blockchain au niveau européen pour la recherche clinique. «Pour la finance, l’usage est le même, ajoute Patrick Ruch. On peut garder la trace d’une transaction financière, foncière, ou n’importe quelle prestation de service.»

Suppression des intermédiaires

«Au-delà des différentes technologies qu’elle peut mobiliser, ce sont les propriétés de la blockchain qui sont intéressantes et susceptibles de révolutionner le fonctionnement de l’économie: transparence, consensus, traçabilité et immutabilité, souligne Nathalie Brender, professeure en économie d’entreprise à la HEG Genève. Les applications sont pertinentes dans toutes les activités pour lesquelles ces caractéristiques sont importantes, voire essentielles.» La chercheuse remarque que les applications concrètes se développent désormais au-delà de la finance et du bitcoin, dans le domaine des assurances, du transport et de la santé, ainsi que dans les activités impliquant des autorités gouvernementales et administratives.

«Les propriétés de la blockchain rendent la présence d’intermédiaires superflue et transforment les modèles d’affaires, ajoute Nathalie Brender. La traçabilité, la transparence et la possibilité d’inclure des règles et procédures de contrôle directement dans la blockchain modifient significativement la production d’information, et par conséquent les activités d’audit, de contrôle et de gestion de la conformité (compliance) qui y sont attachées. Ainsi, certaines activités de contrôle et d’audit pourraient devenir obsolètes, voire même disparaître dans quelques années. Ces métiers peuvent donc s’attendre à vivre des mutations considérables.»

Afin d’étudier les impacts de cette technologie dans ces secteurs, la professeure a récemment obtenu un fonds de recherche de la HES-SO. Par la conduite d’entretiens d’auditeurs et l’animation d’un groupe de discussion d’experts, l’objectif est d’identifier les processus les plus susceptibles de fonctionner sur une blockchain et les impacts potentiels que cela pourrait avoir sur les activités d’audit effectuées dans le but de certifier les comptes d’une organisation.

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Des systèmes commercialement actifs

Cofondateur de la société neuchâteloise Bity, active dans la transaction de bitcoins et d’ethers, Alexis Roussel compte aujourd’hui 15’000 utilisateurs, principalement basés en Europe. Ces derniers utilisent sa plateforme pour acheter ou vendre l’une ou l’autre de ces monnaies cryptographiques, spéculer, épargner, acheter des articles sur le net et même investir dans des projets de fintech. «En dehors de ces deux systèmes commercialement actifs, on se trouve aujourd’hui en matière de blockchain dans la fantaisie pure, souligne l’entrepreneur. Un projet dit blockchain qui n’accepte pas que ses jetons aient de la valeur et puissent s’échanger, qui n’est pas ouvert, reste une simple base de données.»

Une généralisation de cette technologie dans des domaines aussi variés que la finance, la santé ou la propriété intellectuelle reste selon lui envisageable, mais uniquement à travers des applications telles que l’ether ou le bitcoin: «Ces monnaies peuvent être vues comme du cash électronique. Elles ont l’avantage d’être transparentes et disponibles 24h/24. En revanche, il est vrai que ces marchés doivent encore progresser en termes de maturité. Aujourd’hui, les interfaces demeurent encore peu accessibles à Monsieur et Madame Tout-le-monde.»

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Une version de cet article est parue dans la revue Hémisphères (no 13).

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