LATITUDES

Mesurer le bonheur. Avec un indice ou une application iPhone?

Alors que Joseph Stiglitz et Amartya Sen proposent un nouvel indicateur de qualité de vie, une étude anglaise rencontre un succès extraordinaire sur smartphone. Avec, toujours, le bonheur en point de mire.

Les économistes cherchent depuis longtemps à jauger la qualité de vie. Au début des années 1930, ils ont cru que le Produit intérieur brut (PIB) constituait un indice fiable pour la quantifier. On connaît aujourd’hui les limites de cet indicateur, qui mesure tout au plus les richesses. Mais évidemment pas le bonheur.

Une profusion de nouveaux indicateurs ont vu le jour pour pallier ces insuffisances. On en dénombrerait plus de 300! Mais comme aucun d’entre eux ne donne vraiment satisfaction, Nicolas Sarkozy a confié en 2008 à deux prix Nobel la mission de trouver mieux.

Amartya Sen et Joseph Stiglitz viennent de rendre leur rapport.

Le PIB, disent-ils, devrait être remplacé par un nouvel indicateur, le PNN (Produit national net) qui inclut les notions de bien-être et de développement durable. L’Institut français de la statistique et des études économiques (Insee) s’en inspire déjà et entend révolutionner ses travaux, à en croire le ministre Jean-Louis Borloo, qui s’exprimait au début de ce mois à ce sujet.

Les mêmes questions se posent en Suisse. Le canton de Fribourg, classé en queue de peloton des cantons en terme de PIB en 2008 et 2009, entend corriger cette image peu flatteuse. Il a chargé la consultante Paola Ghillani de trouver un indicateur mieux à même d’apprécier la situation économique de la région.

«Nous avons recensé et étudié 26 indicateurs différents, indiquait-elle la semaine dernière. Parmi ceux-ci, nous en avons retenu trois, pour finalement n’en recommander qu’un au canton: le HPI pour Happy Planet Index (Indice de la planète heureuse), dans une version que nous proposons d’améliorer.» La récolte des données au niveau local pourrait se faire en interrogeant les gens via les réseaux sociaux en ligne.

Le chroniqueur Eric Le Boucher se montre sceptique face à de tels indicateurs. «L’important, écrit-il, ce n’est pas le thermomètre, c’est la réalité». Il est persuadé que «les populations ne sont pas dupes de la masturbation intellectuelle autour de ces indices».

Un constat que semble démentir le succès rencontré en Grande-Bretagne par une nouvelle application iPhone nommée Mappiness.

Cette expérience, lancée par des chercheurs de la très sérieuse London School of Economics (LSE), tente d’établir des corrélations entre environnement naturel et «happiness». Plusieurs fois par jour, les cobayes doivent situer leur bonheur sur une échelle; une récolte d’informations en temps réel, non biaisée par une mémoire pas toujours fiable.

Premières tendances: on est plus «happy» si l’on vit sur les côtes qu’à l’intérieur du pays; le mardi n’est guère propice au bonheur, contrairement au samedi où il est à son apogée; les hommes semblent plus heureux que les femmes. Moins surprenant, les hauts revenus sont légèrement plus heureux que la moyenne, et les chômeurs plus tristes.

Destiné initialement à 3’000 personnes sur une période de deux mois, le projet Mappiness va se poursuivre sur le long terme. Plus de 20’000 personnes se sont déjà inscrites.

Voilà qui ferait plaisir à Francis Edgeworth, cet économiste irlandais qui rêvait, en 1881, de pouvoir utiliser un «hedonimètre».