KAPITAL

La prostitution à Genève, du racolage de rue à internet

Plus d’un millier de nouvelles travailleuses du sexe s’inscrivent chaque année au registre de la police genevoise. La plupart exercent ensuite leur activité sur le web, loin de la rue et des regards indiscrets.

Le «Red Light District» d’Amsterdam se distingue comme le quartier emblématique de la prostitution en Europe. Mais son avenir est aujourd’hui suspendu à la décision de la maire Femke Halsema. La politicienne verte a proposé en juillet dernier quatre pistes pour réformer en profondeur la zone, dont la suppression des 330 vitrines dans lesquelles les prostituées s’exposent. En réaction, quelque 170 d’entre elles ont créé le comité Red Light United.

En Suisse, la tendance est plutôt à un encadrement légal plus poussé de la prostitution. Le canton de Vaud planche actuellement sur l’établissement d’un registre cantonal des travailleurs et travailleuses du sexe ainsi que de séances d’informations obligatoires pour les personnes nouvellement inscrites sur cette liste. À Genève, un tel dispositif existe depuis 2018. «Le but de ces séances est de leur rappeler leurs droits et devoirs, mais aussi de parler des questions de santé, explique Isabelle Boillat, coordinatrice de l’association Aspasie qui organise cette réunion d’information. Il s’agit de les alerter sur les infections sexuellement transmissibles, ainsi que sur d’autres risques tels que les addictions et le burnout, ou encore sur l’importance de trouver un bon équilibre entre vie privée et professionnelle.» Par ailleurs, le code pénal punit déjà toute pression à l’égard des personnes vendant des prestations sexuelles, qu’il s’agisse de contrainte, d’encouragement à la prostitution, de traite d’êtres humains, etc.

Un statut de travailleuses indépendantes

Les prostituées de Suisse sont indépendantes, rappelle Isabelle Boillat. «Elles sont libres de choisir elles-mêmes les horaires, les prestations, les tarifs, les clients, y compris si elles sont actives dans un salon.» Par ailleurs, elles doivent être au bénéfice d’une autorisation de travail (les ressortissantes européennes exercent généralement avec l’autorisation d’activité lucrative de 90 jours) et déclarer leurs revenus aux impôts.

Le nombre de prostituées à Genève reste stable, avec environ 1250 inscriptions en 2017 au registre tenu par la Brigade de lutte contre la traite d’êtres humains et la prostitution illicite (BTPI) et près de 1130 en 2018. Le registre comprenait, au 1er octobre 2019, environ 12’300 personnes, contre quelque 12’500 un an auparavant. «Il s’agit avant tout de femmes – seuls 4% d’hommes figurent sur cette liste – ou de personnes transsexuelles identifiées comme étant de genre féminin sur leur passeport, souligne le chef de la BTPI, qui ne souhaite pas être cité nommément, en raison du caractère sensible des enquêtes de la brigade. Elles viennent en majorité, par ordre d’importance, d’Espagne (dont une partie avec des origines sud-américaines), de Roumanie, de Hongrie et de France.»

Un marché de plus de 500 millions de francs

 Au niveau suisse, le chiffre d’affaires du secteur se situait entre 500 millions et un milliard de francs, pour près de 5000 places de travail quotidiennes dans les rues et les salons de massage, selon une étude commandée par FedPol en 2015. Genève et Vaud figuraient en tête des cantons romands, avec environ 250 emplois de prostituées par jour, contre moins de 50 à Fribourg, Neuchâtel et en Valais. À titre de comparaison, le rapport en recensait 1500 dans le canton de Zurich.

Les travailleuses du sexe à Genève sont toujours plus nombreuses à accueillir leurs clients seules dans un appartement privé, après prise de contact via internet. Ces «escorts» forment 11% des personnes fréquentant les séances d’information d’Aspasie, contre 9% de femmes actives dans la rue, soit dans les deux zones autorisées des Pâquis et du Boulevard Helvétique. Près de 67% travaillent dans un des 121 salons genevois, soit un établissement hébergeant plus d’une prostituée et dont le responsable est enregistré à la BTPI.

Les «bienfaits» du web

Madame Lisa gère le Venusia, un des plus grands salons de Genève. Elle travaille avec un groupe d’environ 80 prostituées: «Les filles postent des annonces sur internet avec le nom du Venusia mis en avant. Cela est un gage de qualité pour nos clients, qui savent qu’ils ne tomberont pas dans un traquenard. Le bouche-à-oreille et les visites spontanées restent importants mais, grâce aux bienfaits du web, nous atteignons une plus large clientèle.» Près de 50% des clients sont des résidents genevois, environ 30 à 35% des frontaliers, et le reste des gens de passage. La patronne explique louer un espace de travail aux prostituées en fonction du temps d’occupation. «Une demi-heure de prestations sexuelles coûte 150 francs, dont un peu moins de 30% reviennent au salon. À cela s’ajoutent des extras qui ne sont pas sujets à commission.» Dans la rue, la demi-heure avoisine plutôt les 100 francs, selon l’association Aspasie.

Il existe en Suisse des sites spécialisés, mais aussi des sections dédiées au sexe sur des sites généralistes. C’est le cas d’Anibis.ch qui dispose depuis plus de dix ans d’une catégorie érotique, recensant entre autres près de 400 annonces d’escorts à Genève. «Chaque annonce de cette catégorie est vérifiée en détail afin d’assurer qu’elle soit conforme aux règles d’insertion, explique la porte-parole Nicole Riedo. Si une annonce présente un caractère illégal, nous l’indiquons aux autorités. Signalons encore que les annonces dans cette catégorie sensible à l’âge sont payantes et que leur nombre est demeuré inchangé au cours des trois dernières années.»

Pour faire de la prévention et éviter l’isolement des prostituées actives sur internet, Aspasie et son équivalent vaudois, Fleur de Pavé, ont lancé il y a une année le site Call Me To Play. «Toutes et tous les escorts de Suisse peuvent y poster leurs annonces gratuitement, explique Isabelle Boillat. Des vignettes illustrent les pratiques à risque. Remplaçant en quelque sorte l’échange entre paires dans la rue, un forum réservé permet aux travailleurs et travailleuses du sexe de signaler par exemple des violences ou de discuter ‘des ficelles du métier’.»

Des cas d’exercices illicites de la prostitution, avec parfois des formes de contrainte, peuvent surgir en Suisse romande, notamment au sein de populations précaires originaires d’Europe de l’Est ou d’Afrique subsaharienne, selon Aspasie. La BTPI ne communique pas de chiffres précis sur ce sujet, mais reconnaît avoir démantelé plusieurs réseaux internationaux illicites ces dernières années. «Outre la prévention contre la prostitution illégale menée avec les partenaires sociaux, les quinze inspecteurs patrouillent dans la rue et les salons pour vérifier d’abord les conditions de travail, ensuite les autorisations. Ce point est primordial afin de détecter des cas d’exploitations sexuelles illégales (encouragement à la prostitution, contraintes, traite d’êtres humains notamment). Ils suivent également ce qu’il se passe sur internet.»

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Une version de cet article réalisé par LargeNetwork est parue dans Entreprise Romande.