Pour la première fois, un chef d’Etat en exercice se trouve inculpé par un tribunal international. Un progrès colossal du cheminement démocratique, un événement inouï!
Malgré son air emprunté, Jacques Chirac avait raison, hier soir, de se réjouir de l’action ouverte par le Tribunal pénal international (TPI) contre Slobodan Milosevic et ses quatre acolytes. Il avait raison de dire que cette action représente un grand progrès du droit et de la conscience universelle. L’inculpation d’un chef d’Etat en exercice par un tribunal international créé par les Nations Unies est en effet une première absolue.
Pour quelqu’un de ma génération, celle conçue pendant les permissions de la Mob, c’est une chose absolument inouïe! Combien de dictateurs repus avons-nous vu passer au fil des années? Combien de Salazar et de Franco, de Staline et d’Ulbricht, d’Ahidjo et de Mao, de généraux et de colonels morts dans leurs lits entourés de l’amour de leur proches, de la considération et du respect de la communauté internationale ?
Milosevic inculpé! Quel chemin parcouru! N’oublions pas qu’il y a dix ans à peine, la moitié de l’Europe était soumise à de sinistres dictateurs dont l’ineffable Ceausescu est devenu, mais une fois mort seulement, le symbole dérisoire. Ces gens-là mordaient, tuaient, massacraient, en toute impunité, avec la bénédiction de la communauté internationale et de l’ONU, qu’ils ne manquaient pas de payer pour services rendus.
Et aujourd’hui, une femme, juriste avertie et rigoureuse, après des mois d’enquêtes et sans doute des nuits d’angoisse, se permet de dire à un président élu (sournoisement élu, mais élu quand même) qui s’est mué en dictateur retors et cynique: «Monsieur, je vous accuse de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité et je peux le prouver. Si vous cherchez des circonstances atténuantes, venez à La Haye, constituez-vous prisonnier et nous parlerons.»
C’est le monde à l’envers. Tant mieux.
J’y vois un progrès colossal du cheminement démocratique. Inventée certes par les Grecs, la démocratie n’est pas si vieille que cela. Sa mise en pratique, surtout, est des plus récentes. Les Etats-Unis, grand modèle s’il en est, ont tout de même pratiqué l’apartheid le plus rigoureux envers les Noirs jusqu’en 1964. En Suisse, cette chère Suisse, les femmes ne votent que depuis 1971…
Mais la démocratie, c’est surtout, au-delà des libertés, un savant équilibre entre les pouvoirs du gouvernement, du parlement et de la justice. Or, partout, la justice est la cinquième roue du char. Regardez la Corse, regardez l’Italie, regardez même la Suisse où personne ne saurait juger de la constitutionnalité d’une loi. On en finit pas d’attendre un vrai troisième pouvoir et voici que, soudain, il apparaît au niveau international. Le mandat d’arrêt du TPI contre Milosevic peut paraître bien frêle par rapport à l’énormité des crimes qu’il a commis, à la somme des malheurs et des misères qu’il a semés, au pouvoir qu’il détient. Mais une chose est certaine: l’idée d’un jugement à venir ne le quittera plus. Tant mieux.
J’y vois aussi le signe d’un tournant de civilisation, la concrétisation du rêve qu’Henry Dunant fit en ce jour de juin 1859 où, errant par mégarde sur le champ de bataille de Solférino pour demander une recommandation afin de faire des affaires en Algérie, il prit conscience de l’horreur de la guerre en voyant les blessés agoniser sur place, sans soin ni secours. Il décida que, s’il n’était pas possible d’empêcher la guerre, il fallait au moins la civiliser. Il fonda la Croix-Rouge, provoqua l’apparition de conventions internationales et le développement du droit humanitaire.
Avec le tribunal de Nuremberg, les Américains firent en 1945 un grand pas de plus en punissant des agresseurs. Il y a quelques mois, les aventures de Pinochet en Angleterre nous signalèrent un changement de vent. Aujourd’hui, avec la mise en cause directe d’un chef d’Etat en fonction, c’est un très grand pas qui est fait. Désormais, aucun dictateur ne pourra plus dormir en paix. Qui, à part eux, pourrait s’en plaindre?
