GLOCAL

Quand la grande muette se met à table

Les hauts gradés de l’armée suisse semblent avoir la note de frais aussi facile que certains politiciens. La différence, c’est qu’ils ont une vraie réputation à défendre. Les conséquences pourraient être lourdes.

On ne peut décidément plus compter sur personne. Après les frasques dispendieuses ou suspectes des Barazzone, Broulis, Savary, Maudet & Co, ce sont les hauts gradés de l’armée suisse qui se retrouvent dans le collimateur. Pris la main dans le sac à pain. Messieurs les gradés semblent eux aussi avoir un goût prononcé pour les notes de frais déraisonnables.

Comme on le sait désormais, c’est un souper de Noël organisé pour trente personnes par le médecin-chef de l’armée Andreas Stettbacher, qui a mis le feu aux branches avec une note de frais de 15’000 francs placée sous le sapin du Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports. Suspendu, avant d’être réintégré Stettbacher en a profité pour dénoncer ses petits camarades: la pratique était fréquente. Pour preuve le petit week-end d’agrément organisé en Valais par le chef de l’armée en personne, Philippe Rebord, pour dix-huit officiers généraux, avec transports des épouses en hélicoptères Super Puma et initiation au golf. Le tout en bonne partie au frais de la princesse Helvetia. Officiers, on n’en est pas moins hommes, n’est-ce pas, et même maris prévenants.

N’empêche, ce régime grossissant des colonels pourrait agacer la population davantage que les dérives des politiciens. Les militaires jouent en effet volontiers, et jusqu’à la caricature, sur l’exemplarité, le propre en ordre, le règlement érigé en sainte Bible. Tandis que les politiciens, eux, n’ont plus depuis longtemps aucune véritable réputation à défendre: le «tous pourris» est une rengaine aussi vieille que la politique. Il en va tout autrement de l’institution militaire, globalement respectée en dehors du cercle habituel des bouffeurs d’uniformes. Les questions suscitées par ces dérives risquent donc de pleuvoir comme la mitraille. Du genre, l’armée, école de vie, c’était donc ça? S’en mettre plein la panse et les poches sur le dos de la patrie?

L’ennuyeux aussi dans cette affaire, qui n’est certes pas franchement gigantesque, c’est qu’il ait fallu la loi sur la transparence pour qu’elle soit révélée. Même le président de la commission de la politique de sécurité du Conseil des Etats, Josef Dittli, radical uranais, ce qui à priori n’en fait pas un antimilitariste congénital, le regrette: «Nous aurions souhaité que les choses aient été communiquées plus tôt.» Ce qui là aussi génère du soupçon: que les petites sauteries entre grosses casquettes aient jusqu’ici bénéficié du fameux secret-défense.

Bien sûr le caporal Parmelin a réagi comme l’éclair, avec un nouveau règlement drastiquement restrictif déjà entré en vigueur sur les notes de frais. Le mal semble pourtant fait. C’est encore le bon Dittli qui le dit: «De telles histoires nuisent à la réputation de l’armée.» En cause notamment la votation sur les nouveaux avions de combats qui devrait intervenir d’ici 2020. Le fiasco du Gripen l’a démontré: les jets sont le talon d’Achille de l’armée, le point sur lequel elle ne semble plus capable d’emporter l’adhésion du vil peuple.

Pour des raisons parfois toutes bêtes, qui ont peu avoir avec le coût faramineux de tels engins: l’exiguïté du territoire fait qu’il n’est point besoin d’habiter Sion ou Payerne pour apprécier à leur juste valeur et tonitruance les joies du big-bang et de la post-combustion. Les aéronefs de l’armée sont victimes de leur perfection: de plus en plus puissants, de plus en plus bruyants.

Dans ce contexte, la réputation de ceux qui réclament au nom de l’intérêt supérieur le droit d’empoisonner le ciel, de nuire à l’industrie touristique et de casser les oreilles de tout un chacun se doit d’être sans tache. Autant dire que les hauts responsables de l’armée ont intérêt à faire maigre d’ici là, à carburer à l’eau clair et au rata, à y aller mollo sur l’Appenzeller. Une boisson certes bien patriotique mais qui avait fait des dégâts lors d’un séminaire organisé dans le canton de Glaris, toujours selon l’aveu du désormais célèbre médecin-chef, au point que certains participants n’arrivaient plus à parler. Ce qui relance la batterie des questions embarrassantes: la grande muette, c’était donc ça?