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Comment peut-on être Haut-Valaisan?

Un régionalisme exacerbé, incongru à l’ère du citoyen du monde, menace de fausser la course au Conseil fédéral.

C’est assez logique finalement. Pour la succession d’un Schneider-Ammann dont le bilan fut vilipendé jusqu’à la caricature, l’affaire semble entendue, avec une ultra favorite, la Saint-Galloise Karin Keller-Sutter. Pour la succession de Doris Leuthard en revanche, dont le bilan fut encensé jusqu’au ridicule – «Merci d’avoir été radieuse» – c’est la foire à l’encre et la bouteille d’empoigne.

Surtout que le pénible concept d’identité s’invite dans la course. Cette identité qui infecte désormais le moindre débat. Un sacré paradoxe à l’heure de la mondialisation toute puissante, de la mobilité sans frein, du citoyen roi du monde, et des frontières en carton-pâte.

Il se trouve en effet que parmi les papables sérieux figure une Haut-Valaisanne, la conseillère nationale Viola Amherd, ancienne présidente de Brigue. Ce n’est vraiment pas de chance: dès qu’on s’y penche un peu, le Haut-Valais se révèle en effet vite un casse-tête identitaire.

Minoritaires germanophones dans un canton francophone, les Hauts-Valaisans ont toujours su défendre avec efficacité leurs droits, intérêts et particularismes. Quitte à pousser le bouchon de Lafnetscha un peu loin. Jusqu’à se revendiquer en cinquième Suisse et à refuser d’être considérés comme des Alémaniques.

Au point que les Suisses allemands dans le Haut-Valais se voient dédaigneusement qualifiés d’«Usserswchytzer», Suisses de l’extérieur (sous-entendu, pas du Haut-Valais). Ou même de «Gruezeni» pour leur habitude de passer le bonjour en lâchant un sonore «Gruezi!». Quand les Hauts-Valaisans, eux, disent «Guete Tag». Le dialecte haut-valaisan en effet ne ressemble guère aux autres dialectes alémaniques, avec un vocabulaire qui n’est pas toujours compris outre-Sarine.

Si la Haut-Valaisanne Viola Amherd n’est pas alémanique, qu’est-elle donc? La question s’envenime quand on constate que les latins sont déjà surreprésentés au Conseil fédéral avec deux Romands et un Tessinois. Pour maintenir un semblant d’équilibre l’élection au fauteuil de Doris Leuthard d’un ou d’une Alémanique semble inévitable.

Elire une candidate certes germanophone mais issue d’un canton majoritairement francophone pourrait faire grincer quelques dents chez les Gruezeni. Même si chacun qui pourra approcher Viola Amherd sera immédiatement convaincu d’une chose: cette femme-là n’est pas latine pour un sou. «Je ne savais même pas qu’elle parlait français» confesse benoîtement le conseiller national UDC Luzi Stamm. C’est pourtant un organe favorable à l’UDC, l’inimitable Weltwoche de Roger Köppel qui l’assure et le martèle: un élu valaisan ça compte comme un Romand, punkt schluss.

Dans ce contexte plutôt malsain, on trouverait presque rassurant que ce soit la feuille locale, le quotidien «Walliser Bote», qui ait planté le premier coup de poignard dans le dos de Viola Amherd, en révélant une médiocre affaire de montants de loyers trop élevés qu’auraient encaissé à Brigue la politicienne et sa soeur.

Tout cela paraît bien sûr totalement saugrenu. Sauf que l’obligation d’un équilibre équitable entre langues, mais aussi régions, au Conseil fédéral est inscrite dans la Constitution. Si l’on y ajoute le critère du genre, autre incontournable tarte à la crème identitaire quand il s’agit de se répartir des strapontins, on comprend que l’élection au Conseil fédéral n’a en réalité rien d’un choix démocratique et équitable mais tout du tire-pipes communautariste: communauté de langue, de genre et d’origine.

Une élection véritablement démocratique ne tiendrait en effet compte que des deux seuls critères rationnels et concrets qui autorisent une éligibilité au Conseil fédéral: être un humain doté d’un passeport suisse.