Quel est le stimulant que les négociateurs occidentaux tentent de faire avaler aux diplomates russes et chinois, dont l’accord est indispensable à l’ONU? Gérard Delaloye analyse.
Près de deux mois après le début des frappes aériennes sur la Fédération yougoslave, nous assistons à un étrange ballet diplomatique. Comme si les dirigeants de l’OTAN remarquaient eux-mêmes la vanité de la stratégie adoptée lors du début de la guerre, quand ils pensèrent pouvoir décider seuls de ce qui était bon ou non pour l’Europe.
Comme ceux qui applaudirent le 24 mars le passage de l’OTAN à l’action (ils sont encore largement majoritaires, aussi bien aux Etats-Unis que dans l’Union européenne), je pensais, naïvement, que les politiciens occidentaux avaient dans leurs tiroirs un plan de campagne qui leur permettrait d’amener Milosevic à résipiscence. Ces braves gens n’avaient-ils pas eu huit ans, et l’expérience des guerres de Slovénie, de Croatie et de Bosnie-Herzégovine, pour étudier les méthodes du dictateur serbe?
Aussi, le 24 mars, quand les chancelleries annonçaient que la guerre ne durerait que quelques jours, je mettais ces affirmations sur le compte d’une propagande de bon aloi en ces dramatiques circonstances. Et je me disais que, si j’étais le responsable de la rubrique internationale d’un journal, j’enverrais quelqu’un lorgner du côté des bases militaires du sud de la Hongrie pour voir où en auraient été les préparatifs d’un assaut terrestre franc et massif contre Belgrade.
Erreur! J’ai pu voir depuis, comme tout un chacun, que l’OTAN était certes prête à gendarmer le monde, mais sans se salir, sans mettre la main à la pâte. Prête à faire une guerre humanitaire qui serait une non-guerre militaire pour ne désobliger ni les opinions publiques, ni les électeurs.
Ainsi, après ces deux mois de non-combats, quelques évidences s’imposent. Malgré la Corée, le Vietnam, l’Irak et quelques autres lieux martyrisés en vain, les Américains (et leurs alliés) n’ont pas encore compris quelle est la vraie nature du nationalisme et sa puissance de mobilisation des masses qui se sentent agressées.
Ils n’ont pas compris non plus, malgré le Rwanda, que les armes les plus meurtrières depuis une certaine bombe atomique ne sont pas les plus évoluées techniquement, mais bien les machettes, couteaux ou simples flingues brandis par des désespérés humiliés et prêts à risquer leur vie. Cela fait deux siècles que les mercenaires (ou soldats professionnels) ne font plus la décision sur les champs de bataille.
Cette cacophonie militaire, annonciatrice d’une défaite qui sera au gré de Milosevic plus ou moins voilée, ne peut de surcroît qu’être annonciatrice d’une diplomatie cacophonique.
Sans même s’arrêter sur les divergences plus ou moins vives entre les alliés, allons droit à la question de fond: autour de quoi tournent les initiatives diplomatiques en cours ces jours-ci pour trouver une issue à la guerre? Elles tournent autour du vote espéré d’une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU apportant, en gros, son appui aux décisions du G8, soit essentiellement au déploiement d’une force de sécurité mixte (orthodoxes de l’Est + OTAN) au Kosovo.
Quel est le stimulant que les négociateurs occidentaux tentent de faire avaler aux diplomates russes et chinois dont l’accord est indispensable à l’ONU en raison de leur droit de veto? Les dollars. Pour la Russie, quelques milliards en plus. Pour la Chine, une une étroite association avec l’OMC, destinée à doper son commerce extérieur.
Cela revient à penser que ces deux grandes puissances (encore nationalistes dans leur conscience même), confrontées à une crise mondiale majeure, sont achetables et corruptibles comme n’importe lequel de leurs potentats de province. Beau programme politique! Même si, par hasard, cela pouvait fonctionner à court terme, ce programme ne peut rien résoudre en profondeur. Surtout pas la mainmise de Milosevic sur une bonne partie du Kosovo épuré de ses Albanais. En attendant qu’il nargue une nouvelle fois l’Europe en lançant l’épuration de la Macédoine.
