TECHNOPHILE

Qwant, l’atout de la protection des données

Le moteur de recherche français se donne deux objectifs clairs: respecter la vie privée des utilisateurs et être une alternative crédible à ses concurrents américains.

Devenir la «Suisse de l’internet» ou l’anti-Google. Avec ce slogan, le jeune moteur de recherches français Qwant affiche son ambition de concurrencer les acteurs américains du web. Sa petite taille l’oblige à se démarquer, en se positionnant dans le respect de la vie privée des internautes. «Notre objectif est de donner les résultats de tout le web et de protéger l’utilisateur», explique Eric Léandri, directeur général de la société.

Lorsqu’un internaute utilise Qwant, ce dernier n’enregistre ni ses données personnelles, ni son historique et n’installe aucun cookie sur le navigateur «Ce que vous faites reste votre vie privée et nous ne voulons pas le savoir», souligne Eric Léandri. Cette orientation stratégique impacte le modèle d’affaires. Qwant se finance essentiellement grâce aux clics sur les sites d’e-commerce et à des bannières publicitaires au sens large contrairement à Google qui mise sur la publicité ciblée.

 

Pas de «bulle de filtres»

Autre différence notable avec Google: le système de recherche. Tandis que le géant californien privilégie l’historique et les recherches ciblées sur les données des internautes, Qwant s’appuie sur l’actualité, les réseaux sociaux et l’ensemble d’internet. Ainsi, lors d’un évènement important fortement relayé dans les médias ou sur Twitter, comme le Festival de Cannes, cette manifestation figurera en tête de liste. «Quand on fait une recherche sur internet, trouver ce qui est le plus intéressant importe davantage que d’être ciblé, précise Eric Léandri. Nous fonctionnons donc sans aucune ‘bulle de filtres’. En clair, le système d’indexation est plus ouvert que celui de nos concurrents.»

La méthode de Qwant a subi de nombreuses critiques à son démarrage en 2013, car les résultats étaient souvent imprécis. Les internautes devaient régulièrement affiner leurs recherches en ajoutant des mots-clés. Entre-temps, le développement de son algorithme et une infrastructure en constante évolution ont permis d’améliorer la situation. Cette progression s’observe aussi au niveau du personnel: Qwant est passé de 50 à 160 employés ces six derniers mois et a créé une équipe dédiée uniquement à l’anonymisation des données.

10 milliards de requêtes

Le respect de de la vie privée et un positionnement dans la neutralité d’internet offrent un avantage certain, estime Lars Kai Hansen, professeur et chercheur au département des mathématiques appliquées de l’Université technique du Danemark (DTU). «Google a un avantage sur le plan de la personnalisation et de la pertinence des recherches. Mais il y a d’autres paramètres à prendre en compte comme la confiance, la confidentialité et la responsabilité.» Selon l’expert, certains utilisateurs actifs dans les domaines financier ou médical pourraient opter pour un moteur de recherche plus responsable. Ainsi, une interface sécurisée sera largement préférée dans des situations nécessitant une totale protection des informations.

Les récents scandales liés à Facebook et Cambridge Analytica donnent raison au professeur danois. En l’espace de quelques semaines, la start-up est passée d’une croissance des visites de 20% par mois à près de 20% par jour en mars. Même s’il reste bien loin des 3,3 milliards de requêtes par jour de Google en 2017, Qwant trouve peu à peu son public. Il a totalisé 10 milliards de requêtes en 2017, contre 2,6 milliards l’année précédente. Le moteur de recherche représente actuellement 4% du marché européen, contre 93% pour Google. Plus de 80% du trafic provient des usagers français, le reste étant réparti majoritairement entre l’Allemagne et l’Italie. Dans deux à trois ans, Eric Léandri souhaite atteindre 5 à 10% de parts de marché en Europe.

La guerre des mobiles

Pour parvenir à ses objectifs, Qwant peut s’appuyer sur des partenaires crédibles. En 2017, la société a levé 18,5 millions d’euros. La Caisse des Dépôts a investi 15 millions et Axel Springer, déjà actionnaire à hauteur de 20%, a maintenu sa participation en apportant 3,5 millions. Les fondateurs gardent la majorité du capital. Cette levée de fonds s’ajoute au 25 millions déjà prêtés en 2015 par la Banque Européenne d’Investissement, aux 5 millions d’Axel Springer en 2014 et aux 5 millions du lancement de la société en 2013.

Autre bonne nouvelle pour Qwant, un changement de la loi française devrait lui permettre d’améliorer sa marge de manœuvre sur le marché des supports mobiles.

Google était parvenu à devenir le moteur de recherches par défaut sur les tablettes et les smartphones de plusieurs marques dont Samsung et Apple. Cette omniprésence a longtemps freiné les ardeurs des petits concurrents. Un amendement de l’Assemblée nationale, validé fin mai, régule désormais les clauses d’exclusivité conclues entre constructeurs et géants américains et permet aux autres acteurs de proposer plus facilement leurs applications sur mobile en France. «Cela va nous permettre d’agir directement en amont et nous offrir de nouvelles perspectives», se réjouit Eric Léandri.

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Un modèle d’affaires «éthique»

Le moteur de recherche français se finance grâce à la publicité (non-ciblée) sur ses pages et aux clics sur les sites d’e-commerce. Ce modèle d’affiliation classique est simple: la société a établi des partenariats avec des entreprises comme TripAdvisor ou la Fnac. Lorsqu’un internaute souhaite acheter un iPad et se rend sur la page d’un site partenaire, Qwant perçoit une commission. Par ailleurs, la société prévoit une formule facturée de restitution de datas à des clients qui en ont besoin. Les marques ou les célébrités avec une importante communauté de fans peuvent demander à Qwant de récupérer ce que les internautes disent publiquement et volontairement sur les réseaux sociaux afin de les rapprocher avec leurs clients ou leurs followers. De son côté, le modèle d’affaires de Google repose sur la vente des données à des clients et les publicités ciblées.

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Opter pour Qwant?

Malgré sa petite taille, le moteur de recherches français affiche plusieurs avantages.

  • Qwant anonymise les données des internautes.
  • La société n’installe aucun cookie sur le navigateur et n’enregistre pas son historique.
  • Les résultats de recherches proviennent de tout le web et ne sont pas indexés sur les précédentes requêtes de l’internaute
  • La plateforme Qwant Junior, en partenariat de l’Education nationale française, permet de bloquer les contenus violents pour les enfants. La start-up a également annoncé la sortie cet été de Qwant Maps, un outil similaire à Google Maps mais sans traçage.
  • L’entreprise veut constituer un écosystème européen d’applications plus respectueuses des utilisateurs, qui pratiquent la loyauté des algorithmes et l’ouverture des réseaux.

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Une version de cet article est parue dans le magazine en ligne Technologist, qui traite l’actualité de la recherche et de l’innovation en Europe.