LATITUDES

Les «psychologues», des bien-pansants dans l’avalanche

Chaque semaine, Christophe Gallaz se saisit d’un mot lié à l’actualité. Aujourd’hui, il se penche sur l’omniprésence des «psychologues».

Les «psys» sont donc parmi nous. Pas les psychologues de clinique ou de cabinet, mais ceux de plein air, si l’on peut dire, qu’on lâche sur le site de tout événement médiatisé comme on lâche les bergers allemands sur le lieu de toute avalanche.

Les voici par conséquent dans la petite ville canadienne de Halifax au large de laquelle s’écrasent les avions de Swissair, dans la Plaine Saint-Denis où la chaîne de télévision M6 gère son loft empli de jeunes pré-beaufs hexagonaux, et jusqu’à la prison de Fresnes où deux détenus s’étaient avisés, ce dernier week-end, de retenir leurs geôliers en otages.

C’est probablement très bien, les psychologues. Mais leur emploi dans des proportions pareilles et dans des circonstances aussi typées (en gros, la catastrophe d’origine naturelle ou mécanique, et le happening populaire, ce qui revient secrètement au même), voilà qui finit par intriguer tout badaud des temps modernes. Qui se dit d’abord: si nos sociétés actuelles manifestent un tel besoin de techniciens patentés ès relations personnelles et sociales, c’est qu’elles-mêmes ont atteint des sommets de froideur, de violence, d’indifférence et de cynisme.

Et qui s’interroge ensuite: mais au fond, si nos sociétés valident autant les «psychologues» dans leurs fonctions ponctuelles de consolation personnelle et sociale, c’est qu’elles vont persister dans l’autre sens en instaurant des normes encore plus implacables de froideur, de violence, d’indifférence et de cynisme? Un peu comme on s’efforcerait de susciter des vocations supplémentaires dans le corps des pompiers à mesure qu’on se sent devenir incendiaire aggravé?

Ainsi pourraient s’épanouir des industries rayonnant forcément par couples, au sein desquels l’une aurait pour seule vocation celle de réparer les dévastations commises en toute régularité par l’autre.

Par exemple, vous auriez d’un côté la guerre ou les faiseurs de génocide, et de l’autre la Croix-Rouge et les panseurs – tous les protagonistes se partageant contractuellement le marché consolidé (au sens du bilan) des armes et du sparadrap.

Mignonnes perspectives. On va pouvoir inscrire le thème au programme du prochain Forum de Davos.