La déconfiture de Swissair a pris mercredi des dimensions spectaculaires à l’occasion de l’assemblée d’actionnaires. Des dimensions nationales. Impressions à chaud.
Le probable refus des lois militaires le 10 juin en sera une autre. Si cela continue, nous nous retrouverons tous à refaire le monde dans le ventre tiède du Réduit national en commentant les qualités respectives du bouillon de poule Maggi et du bouillon de bœuf Knorr…
Psychodrame
Le psychodrame qui s’est joué hier à Kloten Unique Airport est en effet unique. Pour la première fois, nous avons assisté à une assemblée d’actionnaires (5’200 présents sur 58’000, c’est beaucoup) d’un grand groupe économique, SAirGroup, qui présentait tous les simulacres d’une démocratie, mais rien que les simulacres.


Sur le coup de dix heures, l’apparition du nouveau logo de Swissair suscita une standing ovation, preuve que la fibre patriotique ne cesse de vibrer, même chez des actionnaires dont le sens civique est à la mesure du bien-être de leur portefeuille.
Le fait que Mario Corti laisse filtrer à l’avance (sur la Télévision tessinoise à 20 heures, pas sur la TSR quelques minutes plus tôt, pourquoi?) les thèmes de son discours de clôture montrait qu’il savait dès le départ qu’il devrait passer sous les fourches caudines de la commission spéciale d’enquête.
Echec national
Les dimensions de l’échec de SairGroup tenaient hier à la profondeur de son déficit de 3 milliards de francs, mais aussi, et peut-être surtout, à l’encerclement international de la société: lundi, l’Allemagne faisait plier Leuenberger, hier un tribunal belge décidait d’ouvrir une enquête sur la gestion suisse de Sabena et, en France, les manifestants d’AOM, Air Liberté et Air Littoral ne cessaient de clamer dans la rue et dans les médias l’incompétence des Helvètes qui en une quinzaines de mois sont parvenus à multiplier par quatre leur déficit.
Leur colère est compréhensible. Sur quelque 6000 emplois, 2700 vont être supprimés dans les semaines qui viennent, même si les Zurichois se sont vaguement engagés à pratiquer des apports de fonds jusqu’à la fin juin.
Mais ce que j’ai aimé, c’est l’étonnement de ce syndicaliste français d’AOM sur la TV alémanique: «Les gens sont mécontents, mais ils ne disent rien, c’est très fort!» Il n’aura pas eu le temps de prendre la mesure de toute l’intériorité suisse puisque les chances de survie de sa compagnie sont quasi nulles. Par contre, il est convaincu, comme ses camarades, de l’incompétence du staff zurichois qui, en 1999, s’est mis en tête de relever les canards boiteux de l’aviation française pour prendre pied en Europe.
L’échec d’une génération
Incompétence et Europe sont les deux mots clés de la génération qui tient actuellement les rênes du pouvoir. Je la connais bien, c’est la mienne. Incompétence. L’exemple le plus fort, le plus dramatique est la campagne pour l’EEE lancée quelques mois à peine avant le fatal 5 décembre 1992 par deux apprentis sorciers par ailleurs très populaires, Jean-Pascal Delamuraz et René Felber.
Je n’ai pas encore compris à ce jour comment deux hommes politiques prétendument responsables ont pu foncer tête baissée dans cette aventure en espérant convaincre en six mois de s’accrocher au train européen un peuple confit dans son immobilisme. Cet aventurisme a rarement été analysé et critiqué. Il serait temps que l’on reviennent sur la question.
Histoire de lancer une piste de réflexion, je pense que cette génération arrivée aux affaires politiques ou économiques au milieu des années 70 paie l’argent facile de ces années-là, le confort de la guerre froide qui permettait de ne pas réfléchir aux questions fondamentales, l’oreiller de paresse que l’anticommunisme leur offrait en leur permettant d’évacuer toute contestation sur le compte de Moscou.
Ils se sont construits des fortunes en jouant avec l’argent, en spéculant, en prenant des airs doctes tout en étant incapables de dégager des idées pour adapter l’économie au changement et le pays à l’Europe en construction. Après l’échec de l’EEE, ils ont sauté à pieds joints dans le train de la mondialisation sans même évaluer les vrais rapports de force. Cela a provoqués la perte de contrôle sur des pans entiers de l’économie. Pour un Hayek capable de reconstruire l’horlogerie, combien d’échecs cinglants?
Les fils à papa
Cette génération est une génération de fils à papa. Les pères sont parvenus, avec leurs qualités et leur défauts, à faire prendre au pays, à partir de la fin des années cinquante, le tournant de la modernité en convertissant un peuple de paysans pauvres en un peuple de fonctionnaires et d’employés ventrus, les ouvriers étant de toute manière étrangers.
Barrages, cités satellites, zones industrielles, autoroutes, centrales nucléaires: on n’est pas obligé d’aimer, mais il y avait un projet. Les fils eux, plutôt que d’élargir le moule, se sont glissés à l’intérieur, convaincus qu’il suffisait de gesticuler pour créer. Ils n’ont rien créé. Et depuis dix ans, nous payons la facture. Hélas, ce n’est pas fini.
Mario Corti, courant après un passé révolu, voudrait nous redonner Swissair. Qui peut y croire? Demain, le groupe sera happé par quelque requin. D’ailleurs, Pascal Couchepin a déjà indiqué la direction du vent: il n’est pas vital pour la Suisse d’avoir une compagnie aérienne.
