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Pour une poignée d’hypocrisie

Ce qui n’aurait pu être qu’un fait divers il y a plus d’un an provoque encore aujourd’hui interrogations et discussions. Va-t-il de soi que les gestes de cordialité élémentaires sont applicables à tous dans notre pays?

Ne pas serrer la main d’une femme en invoquant des motifs religieux? Le cas des deux garçons musulmans de Bâle-Campagne, pour anecdotique qu’il soit, n’en finit pas de démontrer une confusion grandissante des esprits.

Le droit? Pas le droit? On ne sait pas, on ne sait plus. C’est une poignée de main qui dure, ou plutôt une absence de poignée de main. Le refus de deux élèves musulmans de l’école secondaire de Therwil de serrer la pogne de leur prof, qui avait quand même le tort d’être une femme, n’en finit pas de rebondir, s’invitant jusqu’au Conseil national.

Il faut dire que les messages délivrés par les autorités respectives n’ont guère le mérite de la clarté. L’école d’abord a décrété la poignée de main obligatoire, appuyée bientôt par le Département de l’éducation de Bâle-Campagne. Lequel toutefois annulait la mesure disciplinaire – des travaux d’intérêt généraux – prise contre un des deux garçons qui persistait dans son refus de tout contact physique avec sa prof. Puis l’école elle-même accordait une dispense au prétexte de la liberté religieuse. Un pas en avant, deux en arrière et un de côté.

Les autorités religieuses, ou ce qui en tient lieu, n’ont rien fait non plus pour éclaircir le débat. A la mosquée locale, où officie d’ailleurs comme imam le père des deux garçons, on s’est lavé confortablement… les mains: «Ce n’est pas chez nous qu’on enseigne un islam fondamentaliste. Ces jeunes font leur propre choix.»

Pour rendre les choses définitivement incompréhensibles, l’UDC, avec son habituelle manière de vouloir tirer parti politiquement du moindre incident impliquant un musulman, a déposé une motion proposant qu’une loi fédérale rende obligatoire la poignée de main des élèves à leurs enseignants.

Les blochériens évidemment ont beau jeu d’invoquer «un manque de respect envers les femmes», eux qui d’ordinaire ne se préoccupent pas tant de cette question. De la même façon, rétorquera-t-on, que les féministes professionnelles le deviennent un peu moins dès qu’il s’agit de l’islam.

Même Simonetta Sommaruga semble s’être livrée devant le Conseil national à une sorte de double jeu pas très glorieux. Affirmant d’abord martialement que «la poignée de main fait partie de notre culture et ne doit pas être remise en question». Avant de reculer et de sortir là aussi la bassine à se savonner les paluches: c’est aux cantons de légiférer, a expliqué en substance la Conseillère fédérale, et ils tiennent à leur autonomie en matière d’éducation, n’est-ce pas. Donc la Confédération ne se mêlera pas de cette poignée de main. On a vu plus courageux. La motion en tout cas a été balayée par le Conseil national.

Ces atermoiements un peu hypocrites ont le défaut de se montrer plus musulmans que les musulmans. Ou en tout cas que Hafid Ouardiri, ex-porte-parole de la mosquée de Genève et médiateur, spécialiste des problèmes de radicalisation: «Nous devons prendre ce cas très au sérieux. Que ces jeunes réclament le droit de ne pas serrer la main de leurs enseignantes au nom de l’Islam est inadmissible. En leur accordant une dispense pour avoir la paix, l’école encourage un comportement qui nuit aux musulmans.»

Pour autant, la poignée de main est-elle bien ce rite culturel non négociable que l’UDC, mais aussi Simonetta Sommaruga, présentent comme consubstantiel à nos mœurs et coutumes? Des poignées de mains sont représentées en tout cas sur des pièces de monnaie romaines déjà. Et il semble qu’au temps des chevaliers, tendre la main droite servait à montrer que l’on n’avait pas l’intention de dégainer son épée, ou plus tard simplement que l’on venait sans arme.

Des haines recuites et des méfiances séculaires entre peuples, gouvernants ou nations se sont achevées par une poignée de main historique. Entre Arafat et Rabin pour les accords d’Oslo, entre Mao et Nixon pour la normalisation des relations sino-américaines. Entre de Gaulle et Adenauer pour la réconciliation franco-allemande, avec ce commentaire de haute tenue du Général: «Personne ne peut mieux que lui saisir ma main. Mais personne ne peut mieux que moi la lui tendre.»

Est-ce si difficile à comprendre? A entendre que la poignée de main est avant tout un signe de bonne volonté, qui ne se décrète guère? Et que son absence ne dit qu’une chose: l’hostilité.