LATITUDES

La violence chez les seniors sort de l’ombre

Encore largement ignorés, les mauvais traitements infligés aux personnes âgées concerneraient 20% des plus de 65 ans.

Une petite dame frêle à la tête blanche qui se fait bousculer par un professionnel pressé. Un octogénaire incapable de se déplacer seul à qui l’on refuse de l’aide pour aller aux toilettes. Une victime d’Alzheimer gavée de médicaments par son fils pour l’endormir. Autant d’exemples parmi les mauvais traitements infligés chaque jour à des personnes âgées. Des violences dont on ne parle pas encore assez et qui sont pourtant répandues. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), environ 20% des individus âgés de 65 ans et plus subiraient des mauvais traitements.

Les experts soupçonnent qu’il ne s’agit là que de la pointe de l’iceberg – de nombreux cas n’étant pas déclarés. Médecin responsable de l’Unité de médecine des violences du CHUV à Lausanne, Nathalie Romain-Glassey explique que les victimes ne s’identifient pas forcément comme telles et si c’est le cas, toutes ne vont pas dénoncer les abus. «Distinguer une maltraitance d’un comportement acceptable ne va pas toujours de soi et ce qui n’est pas admissible dans un contexte peut l’être dans un autre.»

En quoi consiste une maltraitance à l’égard d’une personne âgée? Selon la définition de la Déclaration sur la prévention globale des abus à l’encontre des aînés, adoptée par l’OMS en 2002, il s’agit d’un acte isolé ou répété, ou d’un manque d’action appropriée, survenant dans le cadre de toute relation où il y a une attente de confiance, et qui cause un dommage ou de la détresse à une personne âgée.

Majorité de victimes octogénaires

La maltraitance peut être de nature physique, psychique, sexuelle ou financière, fait valoir Nathalie Romain-Glassey, ou encore, elle peut prendre la forme d’une négligence intentionnelle ou non. «L’infantilisation ou certaines formes d’humiliation peuvent à la fois offenser et être faites avec bienveillance.»

Selon les chiffres recueillis par la permanence téléphonique de l’association romande Alter ego, qui travaille en faveur de la prévention de la maltraitance envers les aînés, les types de violence signalés sont surtout d’ordre psychologique (27%) et financier (33%), suivis par la négligence (19%) et la violence physique (8%). Plus de 60% des victimes sont des femmes, âgées de plus de 80 ans. Dans 36% des cas, les auteurs de maltraitance sont des membres de la famille de la personne abusée, dans 28% et 23% des situations, les maltraitants sont respectivement des professionnels de la santé et les enfants.

Docteure en psychologie et professeure à la Haute école de santé La Source à Lausanne, Delphine Roulet Schwab rappelle qu’en Suisse le phénomène est évoqué seulement depuis la fin des années 1990, suite à différents scandales rapportés par les médias. «Cependant, ceux-ci donnent la fausse impression que les violences sont surtout commises en institution – EMS, foyers de jour, centres hospitaliers… – où il y a plus de contrôle. Alors que 90% des 65 ans et plus vivent à domicile, parfois à huis clos.»

Plus de la moitié des appels reçus chez Alter ego concerne ainsi des mauvais traitements perpétrés à la maison, contre 34% en milieu institutionnel. Néanmoins, dans le cadre d’une étude menée en 2011 par Delphine Roulet Schwab, les trois quarts des responsables d’institution affirmaient avoir eu affaire à ce problème. Depuis que ces formes de violence font partie du débat public, la tolérance à son égard s’est réduite considérablement, souligne la professeure. «Des pratiques jugées acceptables il y a à peine quelques décennies – comme attacher une personne âgée à sa chaise pour éviter qu’elle ne tombe – sont unanimement condamnées aujourd’hui, bien qu’exceptionnellement tolérées à certaines conditions strictes, définies par la loi.»

Améliorer la formation

Comment prévenir les mauvais traitements envers les aînés? Nathalie Romain-Glassey et Delphine Roulet Schwab sont coresponsables d’un module de formation biennal de sept jours intitulé «Maltraitance envers les personnes âgées: aspects et soins médico-légaux», destiné aux professionnels dans les domaines de la santé, du social et du judiciaire. Son but: sensibiliser ces derniers à la problématique et les équiper pour mieux y faire face. «Une des plus-values de la formation est son caractère interdisciplinaire, tant au niveau des responsables que des participants», explique Nathalie Romain-Glassey.

«Parmi les intervenants, lors du premier module qui s’est déroulé en septembre 2015, nous avons accueilli des professionnels d’EMS, de soins à domicile, un procureur, un chef de brigade de la police, un médecin gériatre, etc. Les participants étaient surtout des professionnels de la santé, mais aussi des juristes, des assistants sociaux, des responsables d’EMS…»

Infirmier clinicien spécialisé au Service de gériatrie et réadaptation gériatrique du CHUV, Christophe Nakamura est aussi convaincu des vertus de la formation. Son mémoire de Master – pour lequel il a été primé par la Fondation pour la recherche en soins – est dédié au dépistage de la maltraitance envers les aînés. Selon lui, les infirmiers peuvent jouer un rôle important pour déceler les signes de maltraitance, s’ils sont bien outillés. Fort de cette certitude, il a adapté au contexte romand une grille d’évaluation permettant aux professionnels des soins à domicile de renforcer leur capacité à détecter les situations problématiques. «L’élément le plus important à enseigner au personnel soignant est l’observation», avance-t-il. Plusieurs signes peuvent permettre de dépister des situations de maltraitance.

Comment délier les langues?

Un changement de comportement doit mettre la puce à l’oreille. «Par exemple, si tout à coup, une personne présente une mauvaise estime d’elle-même, des idées suicidaires ou un repli sur elle.» Il faut se poser des questions et investiguer davantage. Les aînés ne parlent pas spontanément. «Ils peuvent avoir honte, se sentir responsables, avoir peur de représailles ou de devoir quitter leur domicile.»

Dans le domaine de la prévention et du dépistage, certains pays ont pris une longueur d’avance. Aux États-Unis, depuis les années 1970, plusieurs États ont exigé que les situations de maltraitance soient systématiquement signalées aux autorités compétentes. Au Canada, il existe même une chaire de recherche sur la maltraitance envers les personnes âgées.

La Suisse doit encore faire des efforts, estime Christophe Nakamura. «Au niveau national, il n’y a pas encore de coordination en ce qui concerne la prévention. Une motion allant dans ce sens a été rejetée en 2010 par le Conseil national, qui considérait le sujet comme étant du ressort des cantons.» Lever le tabou aiderait certainement à relancer le débat.

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Une version de cet article est parue dans In Vivo magazine (no 12).

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