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Quelques mots à propos de David de Pury

Le Neuchâtelois est mort mardi, à l’âge de 57 ans. Il était l’auteur du fameux Livre blanc et l’éditeur du quotidien Le Temps.

La mort de David de Pury secoue le pays. C’est vrai qu’elle est brutale et frappe une personne qui avait tout pour plaire: charme, élégance, intelligence doublés d’un dynamisme étonnant, d’une grande souplesse intellectuelle. Il y avait chez lui ce «touch of class» propre à cette aristocratie neuchâteloise policée au service du roi de Prusse, le seigneur lointain mais néanmoins très présent. Pour comprendre leurs racines intellectuelles, c’est du côté d’Isabelle de Charrière qu’il faut se tourner et repenser à la liberté d’esprit qu’elle sut déployer en des temps très troublés, à l’époque de la révolution française, puis de l’épopée napoléonienne.

Alors très peu suisses, ces aristocrates neuchâtelois sont contraints de chercher le grand large pour prendre leur envol. On les trouve ambassadeurs ou officiers dans tous les coins du monde. Petit confetti du royaume de Prusse, Neuchâtel ne peut satisfaire leur ambition. C’est tout naturellement qu’ils s’ouvrent au continent pour survivre, pour ne pas passer leurs journées à rendre des comptes à la mesquinerie de leurs contemporains.

Quand, en automne 1992, au Victoria Hall, j’ai entendu David de Pury plaider avec une belle conviction l’adhésion de la Suisse à l’Espace économique européen (EEE), je m’étais expliqué la virulence et la détermination de son engagement par ces racines lointaines. Et j’en fus admiratif.

L’autre face du personnage est plus discutable.

En 1995, probablement encore chauffé par la dynamique de la campagne pour l’EEE, de Pury a commis un Livre blanc prônant un ultra-libéralisme digne des officines universitaires de William Rappard ou de l’Ecole de Chicago. Le scandale provoqué par cet opuscule fut considérable. Pas seulement à gauche. Quelques mois plus tard, le polémiste perdait toutes ses charges à la tête du groupe Asea Brown Boveri.

En Suisse romande, il a joué un rôle important comme mandataire des diverses parties intéressées à la fusion du Journal de Genève (JdG) et du Nouveau Quotidien (NQ). Sur le plan formel, David de Pury a toujours été d’une courtoisie exemplaire et on peut même lui accorder, malgré ses principes ultralibéraux, qu’il n’a pas tapé trop fort: les licenciements ont été peu nombreux et le plan social généreux.

C’est politiquement que David de Pury a su jouer ses cartes et se faire le vrai intermédiaire des gens qu’il représentait, les banquiers privés genevois.

Ces derniers se plaignaient depuis des années d’entretenir chèrement une danseuse, le JdG, qui, hélas pour eux, n’arrivait plus à maintenir un rang décent dans le panorama médiatique local. C’est gênant quand on se veut le seul journal d’«audience internationale». Par ailleurs, le NQ, pour des raisons complexes de gestion financière et de sinuosité politique, semblait devoir rester lui aussi une danseuse pour les Lamunière père et fils. Or ce n’était pas leur genre.

En réunissant les deux rédactions pour faire «Le Temps» (j’aime bien le détournement de slogan cueilli au Musée d’Ethnographie de Neuchâtel: «Un jour ou l’autre la raison vous donnera du temps»), David de Pury a obtenu un incontestable succès. Le journal n’a rien à voir avec ses prédécesseurs et la banque privée dispose quotidiennement d’un opulent cahier économique qui ne parle jamais d’économie mais toujours de finance. Vive le porte-monnaie!

Mais la danseuse est toujours là! Les deux petites nanas sveltes, réveillées, souvent impertinentes, ont fait place à une plantureuse danseuse du ventre dont les œillades, loin d’être assassines, caressent des plats de baklava. Ce n’est pas sans charme, mais pour un quotidien «édité à Genève», est-ce bien raisonnable?

Pour le savoir, il faudra suivre attentivement la désignation du successeur de David de Pury à la tête du Temps.