GLOCAL

Délicieux enjeux du scrutin

Retraite, armée, santé et statut des fonctionnaires: soyons masochistes et laissons la Confédération nous dicter notre opinion le 26 novembre.

Vous avez envie de vous payer une petite dose de masochisme confédéral en cette fin novembre 2000? Alors un conseil: plutôt que d’aller dans un salon spécialisé qui vous coûtera cher, lisez donc la petite brochure gratuite «Votation populaire du 26 novembre 2000/ Explications du Conseil fédéral». Un fonctionnaire fédéral en uniforme des Postes (dont le statut est justement en voie de révision) l’a glissée dans votre boîte aux lettres.

Nous devons voter le week-end prochain sur quatre initiatives et un projet de loi. Deux initiatives sur l’âge de la retraite, une sur le redimensionnement de l’armée, l’initiative Denner sur les coûts hospitaliers et une loi sur le personnel de la Confédération.

Depuis qu’en février dernier, le Conseil fédéral a coulé une initiative proposant d’accélérer le rythme des votations sur les initiatives justement, je regarde toujours quand elles ont été déposées. Le gouvernement s’était engagé à soumettre les initiatives au peuple dans un délai de trois ans et trois mois au maximum.

Eh bien, sur les quatre initiatives mises en votation ce week-end, il n’y en a qu’une, celle de Denner, qui le soit dans les délais. Pour les trois autres déposées respectivement les 13 et 22 mai 1996 et le 22 mars 1997, le Conseil fédéral n’a pas respecté la loi qu’il a pourtant fixée lui-même. Mais qu’un gouvernement ne respecte pas ses propres lois n’a pas l’air de fâcher nos politiciens. Je n’ai pas entendu non plus de récriminations ni, a fortiori, de sanglots des initiants. Et pourtant ils ne manquent pas de voix puisqu’il s’agit de l’Union syndicale, des Verts et du parti socialiste.

Les retraites

Masochisme aussi pour qui espère voir passer les deux initiatives sur la retraite flexible à partir de 62 ans. Je suis sûr que toutes les estimations approximatives et foireuses sur le vide futur des caisses AVS vont faire effet. Je suis sûr que la campagne de terrorisme statistique annonçant que dans dix, quinze ou vingt ans il n’y aura plus un sou pour les vieux sera tout aussi efficace. Le peuple, jeunes et vieux confondus, va une fois encore voter pour travailler plus, plus longtemps et en gagnant moins, en vertu d’hypothétiques projections sur un avenir plus hypothétique encore.

Le plus curieux dans cette affaire, mais c’est presque un tabou en ces semaines de fièvre (?) pré-électorale au Conseil fédéral, tient à la manière de faire du gouvernement qui n’a rien à faire des positions individuelles de ses membres. J’ai déjà eu l’occasion de relever ici le décalage entre la popularité extraordinaire d’Adolf Ogi et le fait que, dans l’exercice concret de ses fonctions, il n’a rencontré que des échecs. A moins que l’on ne trouve élégant et réussi le nom dont il a affublé son département, soit Département de la défense, de la protection de la population et des sports.

Aujourd’hui, Ruth Dreifuss combat une initiative (pour la retraite à 62 ans) lancée par une organisation, l’Union syndicale, dont elle a été la dirigeante jusqu’à son entrée au gouvernement. Et elle voudrait qu’on la prenne au sérieux et qu’on accorde foi à ses propos! Séduite par les jeux de pouvoir, hypnotisée par l’impression d’avoir prise sur les événements, elle préfère passer pour une girouette plutôt que pour une militante à convictions. Incroyable! Déconcertant! Et, hélas, complètement démobilisateur.

Redimensionnement de l’armée

L’initiative sur le redimensionnement de l’armée aurait peut-être eu une chance si elle était moins compliquée. De larges secteurs de l’opinion se rendent compte de l’inutilité d’un appareil militaire éléphantesque et coûteux. La société ayant changé, il ne rend plus aucun service, que ce soit pour développer un esprit confédéral et réactionnaire («il n’y en a point comme nous!»), former les cadres du pays ou apprendre aux masses le respect de l’autorité.

Cette décadence idéologique ne peut être enrayée que par un renouveau politique: insertion de notre armée dans un système européen de défense. Mais cela même les initiants, soit le parti socialiste, n’osent pas le dire. Parce que la question n’est pas mûre même chez eux, faute de débat, faute de volonté politique.

Relevons au passage combien sont risibles les arguments économiques développés par l’ex-DMF sur les pertes d’emploi que provoquerait l’acceptation de l’initiative. Les colonels qui, il y a deux décennies, dirigeaient l’horlogerie n’ont pas eu ces émois pour la restructurer en licenciant par dizaines de milliers !

Coûts hospitaliers

L’initiative Denner «sur les coûts hospitaliers», qui demande en réalité la suppression de l’assurance maladie obligatoire, n’a même pas été discutée tant son initiateur est discrédité. C’est dommage, car le sujet mériterait un vrai débat. Ce qui me fait sourire, c’est que ce projet qui relève du vrai libéralisme au sens où l’entendent les Républicains de Bush a obtenu aux Chambres le soutien d’un seul parlementaire contre 224 ! Hypocrites!

Statut des fonctionnaires

Après nous avoir invités à méditer sur des sujets aussi légers que la retraite, l’armée et la santé, le Conseil fédéral nous propose ensuite (toujours dans la brochure!) de lire les 18 pages bien tassées qui présentent la nouvelle loi sur le personnel de la Confédération. Comme il s’agit là d’un électorat largement socialiste, on lui fait un clin d’oeil en imprimant la loi sur du papier rose. J’ai craqué. Je l’avoue tout haut: je ne suis pas parvenu à lire toute la loi sur laquelle je dois pourtant me prononcer!

Mais je voterai néanmoins pour la suppression du statut de fonctionnaire. Ce statut a eu ses heures de gloire, il a servi de réservoir à clientèle électorale pendant de longues années. Il fut un temps, pendant l’entre-deux-guerres, où il permit à l’Etat de recruter du personnel et d’assurer la stabilité des grandes régies fédérales qui représentaient une des ossatures du pays. Mais depuis 1927, date de sa conception, la vie a changé et l’on peut envisager d’autres rapports de travail.

Ce qui serait poilant, c’est que les cheminots, profitant de la liberté retrouvée, se mettent aussi sec en grève pour demander de solides augmentations salariales. Je vois d’ici le sourire crispé des grands libéraux de l’heure, les Couchepin et autres Blocher.