Le dictateur yougoslave est lâché par tout le monde. Mais son départ à plus ou moins court terme ne signifie pas pour autant que la Yougoslavie va connaître un nouvel âge d’or.
Le règne de Slobodan Milosevic décline, cela ne fait aucun doute.
La preuve? Même les banquiers suisses préparent l’après-Milosevic. C’est Kaspar Villiger en personne qui a annoncé lundi 2 octobre que les autorités helvétiques avaient décidé de bloquer une centaine de comptes bancaires appartenant à des proches du président yougoslave.
D’autres preuves de l’affaiblissement politique du dictateur belgradois ont été données au cours de ces derniers jours par des gens qui l’ont fidèlement soutenu pendant ses équipées sanglantes sur les territoires de l’ancienne Yougoslavie, de la Slovénie au Kosovo, de 1991 à 1999: l’église serbe, les ultra-nationalistes de Sesel, le Kremlin et même depuis ce mardi certains secteurs des médias officiels, qu’il s’agisse de la presse écrite ou des médias électroniques.
Est-ce à dire que Milosevic est près de la chute? Personne ne peut répondre aujourd’hui à cette question, mais une chose reste certaine: le dictateur ne tombera pas spontanément. Au contraire, il fera son possible pour gagner du temps, pour ménager une légalité de façade en remportant dimanche le deuxième tour de la présidentielle faute de concurrent et en rappelant que de toute manière, son mandat court jusqu’en juillet 2001.
J’écrivais ici-même il y a deux semaines que je n’ai jamais vu un dictateur chassé du pouvoir par le suffrage universel. Je ne change pas d’avis. Pour débarrasser les Serbes de leur président, il faudra soit une intervention diplomatique ou militaire extérieure, soit une révolution de palais, soit enfin une explosion populaire porteuse de guerre civile.
Mais le départ à plus ou moins court terme de Milosevic ne signifie pas pour autant que la Yougoslavie va connaître un nouvel âge d’or. Le vainqueur de la présidentielle, Vojislav Kostunica, est un nationaliste tout aussi déterminé que Milosevic.
Kostunica est un homme qui n’a pas du tout l’intention d’amener les Serbes à résipiscence sur la politique suivie au cours de ces dix dernières années. Or ce n’est que par une critique en profondeur des errements nationalistes que la population serbe pourra, dans sa majorité hélas, reprendre contact avec une réalité qu’elle a perdu de vue il y a une bonne quinzaine d’années lorsqu’elle commença à croire qu’elle pourrait se venger des prétendues avanies infligées à sa grandeur par Tito en imposant sa loi à ses proches voisins.
Dans les pays des Balkans, cette critique-là passe par une mise en cause des élites intellectuelles et de l’émigration. Le discours est valable pour la Serbie comme pour la Roumanie ou la Bulgarie. La responsabilité des élites est d’avoir toujours été d’une prétention incommensurable.
L’intelligentsia balkanique se veut toujours la plus policée du monde, mais lancez la discussion sur des thèmes chauds – le fédéralisme ou les tsiganes – et vous aurez droit à une explosion de lieux communs d’une vulgarité déconcertante.
Quant à l’émigration, sa faute, depuis pratiquement la disparition de l’Autriche-Hongrie, est de couvrir sa propre situation par le mensonge en magnifiant les pays d’accueil pour mieux cacher sa propre misère morale. Cette attitude a provoqué dans les Balkans une attente telle que la chute des dictatures ne pouvait qu’ouvrir la porte du paradis.
Aujourd’hui, il n’est pas un Balkanique qui, du paradis, ne soit durement retombé sur terre. Nous parlons beaucoup ces jours-ci de la Serbie, mais qui se préoccupe du désespoir roumain?
Or la Roumanie va élire son président à la fin novembre. Après avoir hurlé pendant des années contre le «néo-communiste» Iliescu, elle s’était donné un président prétendument de droite en 1996. L’échec de ce dernier est tel, sa politique s’est avérée si catastrophique, qu’il est possible qu’Iliescu revienne au pouvoir. C’est cela la rançon du mensonge politique.
A Belgrade cela signifie que les démocrates, pour aller de l’avant, devront aussi se débarrasser de Kostunica. La route est encore longue.
