KAPITAL

«Les pharmas ne s’intéressent pas aux populations pauvres»

De graves maladies tropicales sont délaissées, faute de potentiel commercial. Le spécialiste Bernard Pécoul plaide pour la mise en place d’un modèle alternatif.

Malaria, maladie du sommeil, leishmaniose: ces pathologies très répandues dans les pays en développement sont les grandes oubliées de l’industrie pharmaceutique. Le médecin Bernard Pécoul, directeur de l’organisation non gouvernementale Drugs for Neglected Diseases initiative (DNDi), basée à Genève, décrypte les ravages d’un «business model» incapable de répondre aux besoins des plus démunis.

Il n’existe actuellement aucun traitement adéquat contre la maladie de Chagas, qui tue près de 13’000 personnes chaque année. Pourquoi?

Cette maladie tropicale provoquée par un parasite fait partie des maladies dites «négligées». Les entreprises pharmaceutiques ne s’y intéressent pas, car elle touche uniquement les populations pauvres d’Amérique du Sud et d’Amérique centrale et ne présente donc pas d’attrait commercial. Pour la même raison, de nombreuses pathologies répandues en Afrique et en Asie ne font l’objet d’aucun effort de recherche et développement, car elles se trouvent tout simplement en dehors du marché.

Quelles sont ces autres maladies négligées?

Les entreprises se désintéressent de la maladie du sommeil et de la leishmaniose, par exemple. Pourtant, il ne s’agit pas de maladies rares. 350 millions de personnes présentent le risque de contracter la leishmaniose, une maladie parasitaire dont les manifestations peuvent être cutanées ou viscérales. La maladie du sommeil, transmise par la mouche tsé-tsé, est endémique dans 36 pays africains et menace 60 millions de personnes. Il existe plusieurs degrés dans ce que l’on appelle les «maladies négligées». La malaria, qui en fait partie, a toujours suscité un peu d’intérêt en raison de l’exposition des voyageurs dans les pays concernés, de même que la tuberculose, car il existe encore des foyers dans les pays développés.

Comment est né Drugs for Neglected Diseases initiative?

Il s’agit d’un projet né sous l’impulsion de Médecins sans Frontières (MSF). Au début des années 2000, face au constat que la recherche et le développement sont en panne pour un grand nombre de maladies, l’organisation décide d’agir. Une étude montre alors que seuls 1% des nouveaux médicaments créés entre 1975 et 2000 peuvent servir pour le traitement de pathologies négligées qui représentent 11% de la charge globale de morbidité, un déséquilibre qui n’est pas compensé par le secteur public. Cela sans perspectives d’amélioration, car le pipeline de nouveaux produits est complétement vide. Drugs for Neglected Diseases initiative (DNDi) voit le jour en 2003 avec pour mission d’apporter une réponse à cette situation en développant de nouveaux produits. L’Institut Pasteur, l’OMS et plusieurs instituts de recherche des pays concernés participent à l’initiative.

En tant qu’ONG, comment procède DNDi pour développer un médicament?

Nous réunissons différents partenaires publics et privés – des entreprises, des organismes de santé publique, des centres de recherche et des universités – autour d’un objectif. Nous n’avons pas de laboratoire. Le rôle de DNDi consiste à rassembler les ressources et à coordonner les différentes actions des partenaires tout au long du processus: recherche, développement, phase clinique et enregistrement. Pour chaque projet, nous nous associons à une entreprise pharmaceutique qui s’engage à produire le traitement à grande échelle et à le vendre à prix coûtant. DNDi a ainsi déjà développé six médicaments. L’ASAQ, par exemple, pour soigner la malaria, est le résultat d’un partenariat avec l’entreprise française Sanofi. Il s’agit d’une combinaison de deux molécules existantes, l’artésunate et l’amodiaquine, que nous avons pu enregistrer en 2007. Depuis, 320 millions de traitements, vendus chacun un dollar, ont été mis sur le marché en Afrique. Nous visons l’élaboration de sept médicaments supplémentaires d’ici à 2018.

Vos coûts de développement sont largement inférieurs aux milliards de dollars par médicament prévalant dans l’industrie. Comment parvenez-vous à ce résultat?

Notre approche repose souvent sur la combinaison de produits existants qui ne sont plus protégés par un brevet ou l’amélioration de molécules pour lesquelles la recherche a été abandonnée. Un grand nombre de compagnies nous donnent accès à leur librairie de molécules. Pour l’amélioration ou la combinaison de formules existantes, nos coûts s’élèvent de 10 à 40 millions pour tout le processus. Pour le développement d’un nouveau médicament, ils atteignent 100 à 150 millions. Nous sommes des opportunistes! Nous exploitons les recherches abandonnées. Il existe de grandes connaissances scientifiques sur les maladies tropicales, qui n’ont simplement pas été mises au service des malades. Nos partenaires contribuent en apportant leur expertise et des investissements. Nous travaillons également avec des sous-traitants sur un mode contractuel, mais avec des conditions financières qui ne sont en rien comparables à celles pratiquées dans l’industrie.

D’où provient le financement pour les activités de DNDi?

Il s’agit d’un mélange équilibré entre fonds publics et privés. Nous recevons de l’argent des gouvernements, majoritairement européens, mais aussi de Médecins sans Frontières. Les grandes organisations philanthropiques comme la Fondation Bill et Melinda Gates, dont DNDi a reçu 60 millions de dollars en novembre 2014, et la fondation britannique Wellcome Trust font également partie de nos contributeurs. Aucun donateur ne fournit plus de 25% de notre budget afin de préserver la diversité des fonds et notre indépendance.

Pour quelles raisons les pharmas acceptent-elles de collaborer avec DNDi?

J’observe plusieurs facteurs. La démarche permet aux entreprises pharmaceutiques d’améliorer leur image et de montrer qu’elles se soucient de leur responsabilité sociale. Il s’agit par ailleurs de projets très bien perçus par les employés. Ils répondent donc à des objectifs de communication interne. Les pharmas coopèrent enfin pour des raisons commerciales: elles se positionnent sur les nouveaux marchés que sont l’Amérique latine, l’Asie et l’Afrique. En affirmant leur présence dans ces régions, elles préparent le terrain pour vendre d’autres produits dans le futur.

Travaillez-vous aussi avec des entreprises pharmaceutiques suisses?

Nous entretenons plusieurs collaborations avec Novartis et des relations assez minimes avec Roche.

Quel regard portez-vous sur l’épidémie actuelle d’Ebola?

D’énormes progrès ont été réalisés dans le traitement des maladies virales, mais Ebola n’en a pas bénéficié. Pour la première fois, le virus n’a pas pu être limité à une zone géographique. Une réponse à court terme à la crise s’est mise en place: le travail sur des produits existants a repris et des perspectives vaccinales ont émergé. En quelques mois, les chercheurs ont identifié trois candidats pour un vaccin. Cela montre bien que, si les efforts adéquats avaient été poursuivis par le passé, un produit existerait déjà. Il ne s’agit pas d’un objectif inatteignable! En cas de contrôle de l’épidémie, je crains toutefois que l’on ne retombe dans la situation antérieure, car la maladie continue de toucher essentiellement les pays pauvres.

Un tel événement contribue-t-il à améliorer le sort des patients souffrant d’autres maladies négligées?

Malheureusement, non. Car il n’y a pas de risque que la maladie du sommeil ou la leishmaniose se répandent à Genève ou à New York. Mais j’espère que l’épidémie aidera à faire prendre conscience que les efforts de recherche ne peuvent pas uniquement reposer sur un système piloté par le marché. Ebola est une triste illustration de cette réalité. L’incapacité du marché à répondre aux besoins sera probablement à nouveau démontrée ces prochaines années par l’augmentation de la résistance aux antibiotiques et la résurgence de certaines maladies. Nous assistons à un manque d’anticipation total autour de cette question.

En 2012, l’Organisation mondiale de la santé avait fait de la recherche et du développement une priorité. Qu’est devenu cet élan politique?

Nous avons assisté à une montée en puissance, suivie de demi-mesures. Par exemple, le projet de l’OMS d’observatoire sur la recherche et le développement pour les besoins des pays en voie de développement se met en place, mais très lentement. Les membres de l’organisation seront appelés à faire de nouvelles propositions en 2016. L’OMS est l’expression de ce que souhaitent les Etats, c’est donc de leur part que doit venir une solution pérenne. Cela passe par un changement du cadre réglementaire, par la mise en place de mécanismes incitatifs à la création de nouveaux produits, et par une hausse des financements publics. Il faut davantage de partenariats entre le privé et le public. Sans changement, nous risquons de voir apparaître dans les pays émergents une situation où les pharmas se concentrent sur les maladies «de riches», comme le diabète ou l’hypertension, et où, en parallèle, une large part de la population continue d’être maintenue à l’écart des progrès médicaux.

Que faudrait-il pour éliminer les maladies négligées?

Une implication politique est indispensable pour supprimer les pannes de recherche. Mais il faut replacer la problématique dans un contexte plus large: ces maladies sont le résultat du grand dénuement dans lequel vivent les personnes concernées. Une diminution de la pauvreté permettrait d’améliorer drastiquement la situation.
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BIOGRAPHIE

Diplômé en médecine de l’Université de Clermont-Ferrand, Bernard Pécoul entame sa carrière dans le management de projets de santé publique pour les réfugiés. Il rejoint Médecins sans Frontières (MSF) en 1983 et effectue plusieurs missions sur le terrain en Afrique, en Asie et en Amérique latine. Au début des années 1990, il devient directeur de MSF France, puis, toujours pour MSF, prend la tête du projet Campaign for Access to Essential Medicines. Bernard Pécoul dirige Drugs for Neglected Diseases initiative (DNDi) depuis sa fondation en 2003.
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Une version de cet article est parue dans le magazine In Vivo.