Qui sont ces deux écrivains qui, depuis quelques jours, s’affrontent de manière bruyante et ridicule dans les journaux vaudois?
Quelle empoignade, mes amis! Depuis quelques jours, le milieu littéraire lausannois est en proie à une crise. A ma gauche, en position de Maître aspirant, Jean-Louis Kuffer, classe 1947, journaliste littéraire au quotidien 24 Heures, écrivain, auteur d’une dizaine d’ouvrages tenant du récit, du roman, de l’interview. A ma droite, Maître en place, Jacques Chessex, classe 1934, professeur de gymnase retraité, auteur de trente ou quarante ouvrages, des romans, des récits, des poèmes, des essais. Les deux hommes s’affrontent par livres et chroniques interposées.
Le Maître en place, Chessex, devint une sorte de gloire nationale lorsqu’il reçut le Prix Goncourt en 1973. Je me souviens encore de ma stupéfaction, en ce lointain matin d’automne, quand mes collègues du «Humanistisches Gymnasium» bâlois où j’enseignais alors le français vinrent les uns après les autres me serrer la main en me félicitant pour le succès remporté par les lettres romandes. Ils ne savaient pas, les pauvres, qu’un Goncourt ne se mérite pas. Il se conquiert. Nous avons appris par la suite toute l’énergie que Chessex, porté par Nourissier, a dû déployer pour réussir cette conquête. Tant mieux pour lui.
Pour moi, «L’Ogre», sans être le roman génial de son temps, représente le pendant calviniste fort honorable des premiers romans de François Mauriac ou de Julien Green. Avec juste quarante ans de retard. Mais qu’est-ce que quarante ans par rapport aux quinze siècles de retard du calvinisme sur la passion du Christ?
Ayant suffisamment consacré de temps à ces masturbations métaphysiques dans mon jeune âge, je dois avouer que je n’ai pas fait des romans de Chessex mes livres de chevet. Il n’y a guère que son «Portrait des Vaudois» qui m’énerve encore à chaque fois que je cherche un sentier dans un sous-bois et que je bute sur des chemins radicalement bétonnés par de radicaux entrepreneurs heureux d’avoir trouvé un chantre compréhensif envers leurs forfaits. Mais ce n’est qu’un sentiment tout personnel.
Je connais peu l’œuvre de Jean-Louis Kuffer, le Maître aspirant. Il y a cinq ans, alors que je m’occupais de littérature dans un quotidien suisse et européen, il m’a envoyé son livre «Par les temps qui courent» (Ed. Campiche, 1995) qui m’est hélas vite tombé des mains quand, à la page 17, j’ai lu : «A présent c’est Noël et je marche tout seul sous le ciel plombagin, le long du lac aux eaux transies; et combien j’aime la mélancolie de ce jour sans couleur de décembre, cette lumière dense et diaphane de la vieille douceur du monde, comme à des lieues de toute atteinte.»
Je sais, ce n’est pas gentil de démolir un livre en citant une phrase. Mais, pour avoir lu «L’Ambassade du Papillon. Carnets 1993-1999» (Ed Campiche, 2000), je n’ai pas envie d’être gentil avec Kuffer. Parce qu’il est une indécence pire que la pornographie, c’est celle qui consiste à traquer ses amis, noter leurs travers, et rendre publiques ces observations en nommant les observés pour dilater son propre nombril. On dira qu’il ne saurait y avoir de diariste sans nombrilisme, c’est vrai.
Mais le portrait que trace Kuffer de Gemma Salem, l’admirable auteure du «Roman de Monsieur Boulgakov», livre qu’il a lui-même publié en 1982 comme directeur de collection aux Editions L’Age d’Homme, est infâme. Le reste est à l’avenant, je n’en dirai pas plus. Sur 434 pages, il y en a peut-être une vingtaine, consacrées à la mort ou à la maladie, qui méritent d’être lues.
Revenons à l’empoignade. Chessex en veut à Kuffer qui dit du mal de lui dans son livre. Quant à Kuffer, il s’est brouillé avec Chessex, après lui avoir léché les bottes pendant quelques années, parce que le lauréat du Goncourt ne lui a pas fait attribuer (il semble qu’il avait ce pouvoir) le Prix Lipp. Je ne sais combien rapporte le Prix Lipp, mais je suis incapable de citer un seul de ses lauréats, alors que les Goncourt… c’est le fric, les femmes, la belle vie… et on s’en souvient!
La conception de la littérature que révèlent ces chicaneries est à la dimension de nos Maîtres, petite. Mais heureusement pour nous lecteurs, une fois tous les cinq où dix ans, une belle plume apparaît. Il y a quelques années c’était Daniel de Roulet. Aujourd’hui, c’est Frédéric Pajak. Et contrairement aux petits maîtres qui soupent en s’envoyant des saucisses aux choux à la gueule, non seulement ils écrivent bien, mais ils ont quelque chose à dire. Parce qu’ils ont vécu.
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P.-S. Pour saisir les raisons d’une ambition, rien ne vaut un petit retour sur le passé. De la quatrième de couverture du premier livre de Chessex («La tête ouverte», Gallimard, 1962), j’extrais sans commentaire ces lignes: «Mme Lequatre tient une pension de famille dans une petite ville au bord de la mer. Un jeune homme prend pension chez elle: paresseux et désinvolte il se lève tard, ne respecte pas l’horaire établi, manque des repas sans prévenir (…) Quand le roman commence, il y a deux ans que cela dure (…) Il s’enfonce peu à peu dans un petit univers de persécuté, et il se compare à un renard traqué par les chasseurs et par les chiens. Sa seule défense est de découvrir toutes les manoeuvres de ses adversaires et de leur lancer dans son journal défis et invectives».
