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La Suisse et l’Europe, vingt ans après (II)

En 1992, la Suisse était appelée à prendre plusieurs décisions historiques dont les effets se font encore sentir aujourd’hui. Seconde partie de l’analyse de Gérard Delaloye.

Lire ici la première partie de l’analyse de Gérard Delaloye sur la Suisse et l’Europe, vingt ans après.

Deux semaines avant de gagner haut la main le référendum lancé par des organisations de gauche contre l’adhésion au FMI, le Conseil fédéral avait envoyé son président René Felber en charge des Affaires étrangères et le ministre de l’économie Delamuraz à Porto pour signer le traité instituant l’Espace Economique Européen (EEE).

Cet accord prévoyait une coopération très étroite entre les douze membres de la Communauté économique européenne (CEE, future UE) et les sept membres de l’AELE dont la Suisse.

Pour la Suisse cet accord était intéressant parce qu’il concédait notamment la libre circulation des marchandises, des services, des capitaux et des personnes et quelques autres avantages sans toucher à la neutralité, à l’agriculture, à la politique d’asile, à la fiscalité, au secret bancaire ou à la monnaie. Pour l’économie, cela assurait en somme le beurre plus une coquette partie de l’argent du beurre.

Libérés de la menace communiste qui pesa pendant presqu’un demi-siècle sur le discours politique, de larges pans de l’opinion publique crurent entendre sonner l’heure de la mort de l’isolationnisme estampillé Sonderfall et Alleingang. Place à l’esprit d’ouverture!

Le succès étonnant de la votation sur la participation au FMI le 17 mai 1992 acheva de transformer le ronron bernois en rugissement pro-européen. Surfant sur son succès, le Conseil fédéral se réunit dès le lendemain en séance extraordinaire et décida par quatre voix contre trois de convoquer les citoyens pour le 6 décembre 1992 afin qu’ils se prononcent sur l’entrée dans l’EEE.

Il décida en outre, de déposer sans tarder une demande d’adhésion à la CEE. Le 19 mai, le Journal de Genève titrait: «Adhésion à l’Europe: Berne décide de foncer».

Le poids des titres n’enlève rien aux doutes que cette double décision suscite. Démocrates-chrétiens, radicaux et écologistes expriment leur malaise. Socialistes et UDC sont officiellement ravis, mais en apparence seulement. Otto Stich pèse très lourd chez les socialistes. Christoph Blocher, qui n’a pas encore soumis l’UDC, utilise l’ASIN pour combattre l’ouverture européenne et se réjouit aussi de ce que le radical Pascal Couchepin considère comme une erreur tactique. La fusion des objectifs EEE et CE va permettre de regrouper d’un coup tous les opposants à l’Europe.

Avec le recul, deux constatations surprenantes s’imposent. D’une part personne ne souligne la très faible participation (33%) au scrutin sur le FMI. Cette abstention réduit de beaucoup la portée de ce que le Journal de Genève (18/5) qualifie de «premier sondage grandeur nature sur la volonté d’intégration des Suisses au reste du monde».

Par ailleurs, encore plus stupéfiant, la majorité d’une seule voix au Conseil fédéral sur un sujet aussi capital pour le pays n’inquiète ni les commentateurs, ni les politiciens. Comme journaliste, j’ai bêlé avec le troupeau et ne peux que battre platement ma coulpe.

On ne gouverne pas un Etat aussi complexe que le nôtre avec une majorité aussi ténue. D’autant que sur les quatre pro-européens du gouvernement, trois représentent la minorité latine. Le retour de manivelle est au niveau de ces fautes: l’EEE n’est acceptée ni par le peuple ni par les cantons. Et l’idée européenne capote si fort qu’elle ne s’en est pas encore remise.

Il faut voir les résultats pour mesurer l’ampleur du désastre. Même si la faible majorité de non du peuple (25’000 voix) peut faire illusion, l’opposition de l’énorme majorité des cantons prouve que le pays n’est vraiment pas prêt à rejoindre la CEE.

Dans des conditions normales, un tel échec aurait peut-être pu être récupéré en quelques années à condition que du côté alémanique, les hommes politiques se lancent dans une pédagogie européenne de base. C’est hélas le contraire qui s’est passé.

La campagne contre l’EEE permit à Christoph Blocher de faire apparaître et structurer une droite nationaliste qui nous étouffe aujourd’hui encore.

En lançant toutes ses forces dans le combat (plus de 200 meetings à lui tout seul si mes souvenirs sont exacts), il occupa sans vergogne la scène médiatique en utilisant aussi des moyens financiers exceptionnels. La violence est de mise: un notable tel que Robert Furer, président d’UBS, désireux de porter la contradiction à Blocher, se rend à une de ses réunions à Winterthur avec une équipe de la télévision, mais chahuté par la salle (le peuple, dit Blocher) il ne parvient pas à parler!

Il faut être doué d’une bonne dose de masochisme pour, comme Alain Jeannet (L’Hebdo, 24.05.2012), demander aujourd’hui que l’on revote sur l’EEE. Ce traité avait un sens il y a vingt ans, à un moment où l’Union européenne en était à ses premiers vagissements. Depuis, elle a pris une direction néolibérale, centralisatrice, autoritaire et bureaucratique qui lui enlève toute séduction, comme le prouvent les sondages publiés dans le même numéro de L’Hebdo.

On connaît les adages: s’il arrive parfois à l’Histoire de balbutier, elle ne repasse en revanche jamais les plats. Il faut abandonner les vieux rêves, innover, inventer des solutions nouvelles.

Je reste pour ma part convaincu que face aux glissements de la tectonique géopolitique vers les rives du Pacifique, la construction européenne est plus indispensable que jamais et que la Suisse a un rôle à y jouer. Mais il faudrait pour cela qu’elle oublie un peu son ardeur au gain pour laisser de la place à ses valeurs immatérielles: l’éthique protestante, le fédéralisme, l’inventivité, l’esprit d’initiative.

Il faudrait aussi que les grands Etats européens se décident à construire l’Europe au-delà d’une pure intégration économique. Il faudrait encore que les hommes politiques ajoutent les hautes fonctions européennes à leurs plans de carrière.

Dans un essai récemment paru («La constitution de l’Europe», Gallimard), le philosophe Jürgen Habermas indique plusieurs pistes possibles pour sortir l’UE de la crise. La toute première est la revitalisation de la démocratie.

On ne peut indéfiniment imposer aux peuples des politiques sur lesquelles ils n’ont pas prise. Ni accepter que les gouvernants finassent de conserve pour contourner tout recours au suffrage universel (voir l’opprobre contre un éventuel recours grec au référendum).

Construction économique abstraite au départ, l’UE est tombée dans l’escarcelle des marchés financiers mondialisés. Cela n’est pas tolérable. La manière de traiter la Grèce est odieuse.

Habermas ne désespère pas de la possibilité de créer des solutions institutionnelles inédites pour faire cohabiter dans un ensemble supranational respectant souverainetés et cultures nationales. Il existe des confédérations d’Etats et des Etats fédéraux, il faut inventer une voie nouvelle, médiane, propre au génie européen.

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Gérard Delaloye anime le blog Carrefour Est-Ouest