LATITUDES

La tentation du dopage génétique

La thérapie génique ne soigne pas encore les malades, mais intéresse déjà le milieu sportif. Son potentiel et ses risques sont immenses.

En 2006, un e-mail troublant émerge lors du procès de l’entraîneur d’athlétisme Thomas Springstein, accusé d’avoir fourni des produits dopants à une athlète mineure: «Il est très difficile de se procurer le nouveau Repoxygen, écrit le coach à un médecin hollandais. Donnez-moi s’il vous plaît de nouvelles instructions, de sorte que je puisse commander les produits avant Noël.»

Or, le Repoxygen n’est pas un banal produit dopant mais un traitement de thérapie génique – à l’époque en développement préclinique – destiné à combattre l’anémie sévère. Le Repoxygen contient une copie du gène humain de l’érythropoïétine (EPO), une hormone qui déclenche la production de globules rouges très prisée des sportifs, parce que censée améliorer l’endurance. Cette volonté manifeste de détourner un produit de thérapie génique à des fins sportives a tiré la sonnette d’alarme: le dopage génétique pourrait devenir réalité.

Les Jeux olympiques de Londres verront-ils pour la première fois des athlètes dopés génétiquement participer aux épreuves? «Franchement, personne ne le sait, répond le professeur Bengt Kayser, directeur de l’Institut des sciences du mouvement et de la médecine du sport (ISMMS) à l’Université de Genève. Il n’existe encore aucune preuve avérée. Mais plusieurs scientifiques ont déjà été contactés par des athlètes et des entraîneurs, ce qui démontre l’intérêt du monde sportif. Si ce n’est pas encore le cas, les sportifs finiront par avoir recours au dopage génétique.»

Un gène pour chaque sport

Le dopage génétique peut s’appuyer sur de nombreuses recherches en thérapie génique. Afin de trouver le moyen de restaurer la croissance des muscles chez des personnes atteintes de dystrophies musculaires, l’équipe du docteur Se-Jin Lee de la John Hopkins University à Baltimore (Etats-Unis) a réalisé en 2007 une double modification génétique sur des souris, qui produisent alors davantage de follistatine – une hormone qui favorise la croissance musculaire – et moins de myostatine – une protéine qui la limite. Résultat: des rongeurs littéralement bodybuildés qui affichent une musculature 4 fois plus importante que celle d’animaux normaux.

En travaillant sur le gène PPAR, l’équipe de Johan Auwerx de l’EPFL a récemment créé des souris qui cavalent non pas plus vite, mais 2 fois plus longtemps. Et ce n’est pas tout: 165 gènes susceptibles d’améliorer les performances sportives ont été dénombrés par les médecins du sport de la Technische Universität München, comme, par exemple, les gènes IGF-1 pour augmenter la force, GH pour favoriser la croissance musculaire ou encore VEGF pour l’endurance… De quoi imaginer une panoplie complète de techniques génétiques adaptées à chaque sport.

Des molécules indétectables

Reconnaissant le potentiel énorme de la méthode, l’Agence mondiale antidopage (AMA) a anticipé le mouvement: elle a inscrit en 2003 de manière générique le dopage génétique sur la liste officielle des «substances dopantes et méthodes interdites». L’AMA finance plusieurs programmes de recherche pour tenter d’élaborer des méthodes de test, car «pour l’instant, on ne sait pas très bien détecter le dopage génétique», souligne Bengt Kayser. «Le produit recherché est souvent très similaire à la substance produite par le corps et donc indiscernable des molécules naturellement présentes.»

Mais un test n’est peut-être plus très loin: des travaux financés par l’AMA et publiés dans la revue «Gene Therapy» ont montré en 2011 l’efficacité d’un test de dopage génétique chez des souris jusqu’à 56 jours après injection, effectué en décelant dans le sang du rongeur la présence des virus utilisés pour transporter le gène. Ces résultats diminuent les craintes que la lutte antidopage exige un jour de soumettre les sportifs à des prélèvements de tissus musculaires.

Un risque mortel

Surtout, le dopage génétique reste extrêmement risqué – plus encore que des produits usuels. «Il y a d’abord les risques inhérents à la technique de la thérapie génique tels que l’apparition de cancers que l’on a observée chez certains patients traités avec cette méthode, prévient Sandro Rusconi, spécialiste de la thérapie génique à l’Université de Fribourg. De plus, le dopage génétique force un tissu à exprimer une hormone qu’il ne sécrète pas naturellement.» Alors que l’EPO est secrétée naturellement par les reins, une technique de dopage génétique amène le gène dans des cellules musculaires. Résultat: la protéine synthétisée peut parfois présenter une configuration légèrement différente de celle produite par les reins. «Cela a provoqué une réaction immunitaire lors d’expériences menées sur des singes, poursuit Sandro Rusconi. Les anticorps ont neutralisé la nouvelle protéine, mais également l’EPO endogène naturellement produite par le corps. Cela a entraîné une anémie très grave, irréversible et fatale.» Bref, l’effet inverse de l’action recherchée – avec des conséquences désastreuses.

Les essais précliniques du Repoxygen se sont eux aussi avérés décevants: des babouins l’ayant reçu ont fabriqué de l’EPO en de telles quantités que leur nombre de globules rouges a explosé. Pour les maintenir en vie, les scientifiques ont même dû pratiquer des saignées quotidiennes. «L’un des problèmes du dopage génétique est que nous ne savons pas encore réguler la production des protéines recherchées, explique Michel Audran, spécialiste du dopage à l’Université de Montpellier. Et la surproduction de certaines hormones de croissance peut se révéler très dangereuse.»

Conscient d’un tel risque, qui voudrait faire usage du dopage génétique? «En l’état actuel des connaissances, j’estime que seuls des athlètes dans une situation désespérée peuvent vouloir recourir à cette méthode, répond Sandro Rusconi. Je ne peux imaginer que des sportifs de pointe prennent de tels risques. Ils préféreront le dopage traditionnel.» Un avis partagé par Michel Audran: «J’ai peut-être tort, mais pour l’instant, je ne crois pas au dopage génétique. Il me semble plutôt que les sportifs affinent les techniques de dopage actuelles, en utilisant les mêmes produits qu’avant mais en micro-doses afin de rester sous les seuils de détection. Il circulerait d’ailleurs en ce moment une EPO synthétique encore totalement indétectable.»

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Tout est dans les gènes

«Les Jeux olympiques sont censés représenter l’égalité des chances, mais en fait, c’est l’inégalité des chances, déclare Bengt Kayser de l’Université de Genève. La compétition de haut niveau sélectionne les sportifs dont les gènes sont les mieux adaptés.» Les athlètes d’Afrique orientale triomphent en endurance, ceux dont l’origine se trouve en Afrique occidentale excellent au 100 m, alors que l’haltérophilie est dominée par les Caucasiens… Pourquoi? En grande partie parce que leurs gènes sont différents.

Certains sportifs bénéficient d’un avantage plus spécifique lorsqu’ils portent une mutation rare favorable. Entre 1960 et 1968, le skieur de fond Eero Mäntyranta remporte sept médailles olympiques, dont trois en or. Le Finlandais doit ces résultats hors normes à une mutation génétique rare du gène encodant le récepteur de l’EPO: la forme légèrement différente de la protéine augmente le nombre de globules rouges et ainsi la capacité de son sang à transporter de l’oxygène. En 1999, un jeune garçon naît à l’Hôpital de la Charité à Berlin avec une musculation digne d’un culturiste. A l’âge de 5 ans, il peut tenir des poids de 3,5 kg à bout de bras. La raison? Une mutation dans le gène de la myostatine qui diminue chez lui cette protéine inhibant la croissance des muscles.
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Une version de cet article est parue dans le magazine Reflex.