Les «bars à sourire» se multiplient en Suisse romande, dopés par la chute des tarifs. Plusieurs sociétés proposent un bleaching en 30 minutes pour 150 francs. Inquiétudes des dentistes.
Ira-t-on bientôt se faire blanchir les dents comme l’on se rend chez le coiffeur? Il y a quelques années encore, une séance de «bleaching», pratiquée par des dentistes spécialisés, coûtait plusieurs centaines de francs. Aujourd’hui, il est possible de se faire blanchir le sourire pour environ 150 francs, en moins d’une demi-heure, dans l’un des innombrables «bars à sourire» qui ouvrent depuis peu en Suisse romande.
La méthode est simple: un gel est appliqué dans une gouttière que le client place sur ses dents, le principe étant activé grâce à une lampe LED. La société française Magic Smile vient d’installer une antenne en Suisse romande il y a trois mois. Preuve de l’engouement pour les services de blanchiment, Magic Smile a ouvert 5 «corners» dès son arrivée et en prévoit 20 supplémentaires dans les mois qui viennent. Selon Magic Smile, la technique «permet de faire gagner entre 2 et 9 teintes», en fonction de la nature des dents du client et de son hygiène de vie.
«Nous ne remplaçons en aucune manière ce qu’un dentiste peut faire pour l’entretien et la réparation des dents», précisent Emmanuel Garcia et Christophe Chahid, distributeurs de Magic Smile pour la Suisse. Ils ajoutent que les hôtesses n’interviennent jamais directement sur le client et se contentent d’expliquer les conditions avant le soin et pendant la séance.
Son concurrent, Extrasmile, basée à Cudrefin, compte déjà 65 représentations en Suisse au sein d’instituts de beauté, de cliniques esthétiques et de cabinets dentaires. Elle compte «doubler ses partenaires d’ici 6 à 9 mois», souligne son directeur Cédric Donzé. Là aussi, la formation est réalisée à l’interne. «Tous nos partenaires doivent respecter une procédure stricte, tant concernant les critères d’hygiène que le respect des contre-indications.» A savoir: les mineurs, les femmes enceintes ou en période d’allaitement, les personnes souffrant de problèmes bucco-dentaires, de déchaussements ou celles sous traitement médicamenteux. A noter que les couronnes et les implants ne réagissent pas au traitement. L’entreprise souligne un «intérêt croissant», aussi bien en provenance de la clientèle masculine que féminine, jeune ou plus âgée, et se réjouit de compter plus d’une centaine de clients par semaine en Suisse romande.
Que pensent les dentistes de pareil engouement? Président de la Société fribourgeoise des médecins-dentistes, le docteur Jean-Philippe Haesler exprime plusieurs réserves. «Les produits de blanchiment, surtout s’ils sont employés à haute concentration ou de façon répétée, ont un effet déminéralisant sur les tissus durs de la dent et augmentent leur perméabilité. Outre le risque de fragilisation mécanique de la dent, la pulpe dentaire peut se trouver plus exposée aux agressions chimiques et thermiques.»
Il s’inquiète en outre de voir s’épanouir des traitements «de façon sauvage entre les mains de personnes qui ne sont pas des professionnels de la médecine dentaire». Fondateur de la société fribourgeoise Smile’Up, comptant à ce jour 35 franchisés, Pascal Cornu s’inquiète quant à lui «de voir beaucoup de gens se lancer dans ce secteur en faisant n’importe quoi, notamment avec des produits de contrebande asiatiques». Les siens proviennent des Etats-Unis, berceau historique du blanchiment dentaire.
Les bars à sourire doivent répondre à une réglementation très précise, notamment en ce qui concerne la concentration de peroxyde d’hydrogène (la substance blanchissante) dans leur produit: jusqu’à un taux de 0,1% ils sont en vente libre, jusqu’à 6%, ils nécessitent une autorisation auprès de l’Office fédéral de la santé publique. Les cabinets de dentistes peuvent pour leur part recourir à des taux beaucoup plus élevés, qui peuvent dépasser 30% (ces produits sortent alors de la catégorie des cosmétiques pour entrer dans celle des produits médicaux).
«Les gels de blanchiment contiennent soit du peroxyde d’hydrogène proprement dit, soit du peroxyde de carbamide, soit du perborate de sodium qui réagit chimiquement avec l’eau, et donc la salive, souligne Jean-Philippe Haesler. Dans tous les cas, du peroxyde d’hydrogène sera présent en bouche.» Il convient donc, selon lui, de faire bien attention à d’éventuelles appellation «sans peroxyde».
Dernier risque possible à ne pas négliger selon le spécialiste: la dépendance psychologique, comme cela peut arriver avec les soins pour les ongles ou le botox. Aux Etats-Unis, on commence même à parler de «bleachorexic» pour désigner cette catégorie de la population, accro au blanchiment: «Ce risque a été décrit dans plusieurs publications américaines. Cette addiction peut conduire à blanchir ses dents jusqu’à ce qu’elles présentent une apparence transparente. Si une personne en arrive à ce stade, il serait opportun d’en chercher la cause profonde et la traiter. Dans les cas extrêmes, ce n’est plus du ressort d’un médecin-dentiste.»
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Du dentifrice au traitement en cabinet
Différentes méthodes censées avoir un effet blanchissant sur les dents sont disponibles sur le marché. On trouve en pharmacie des dentifrices spéciaux dès 8 francs, ainsi que des systèmes de vernis s’appliquant grâce à un pinceau durant 7 jours pour une trentaine de francs. Il est également possible d’acquérir des kits avec lampe, gel et gouttière pour environ 140 francs (+ 90 francs de recharge).
«Certains dentifrices blanchissants contiennent du perborate de sodium à des concentrations comparables à celles utilisées dans les bars à sourire et agissent de manière similaire, note le dentiste Jean-Philippe Haesler. D’autres sont très abrasifs et ne blanchissent pas à proprement parler mais fonctionnent à la manière du papier de verre sur la surface des dents. Ils sont à proscrire car ils entraînent une usure importante des dents.» Quant aux kits pour la maison, l’adaptation et l’étanchéité des gouttières ne sont pas garanties: «Une application au-delà du temps maximal recommandé est dangereuse. Une fois encore, le diagnostic préalable, l’information et la mise en garde par un professionnel manquent.»
Les séances dans un bar à sourire coûtent entre 125 et 169 francs. Celles effectuées par un professionnel de la médecine dentaire entre 500 et 600 francs (+ 50 et 100 francs la recharge). Le blanchiment peut se faire en cabinet ou à la maison par le biais de gouttières individualisées confectionnées par un technicien-dentiste sur la base d’empreintes. Le patient pourra procéder au blanchiment chez lui, la journée ou durant la nuit. «Les techniques sont basées sur des évidences scientifiques et les éventuelles contre-indications mises en évidence, relève le dentiste. En raison de concentrations plus élevées utilisées de manière contrôlée, le résultat obtenu sera beaucoup plus durable.» En ce qui concerne la fréquence, il recommande au maximum un traitement tous les deux ans.
