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Charles Poncet contre la «Tribune de Genève»

Pourtant éternel défenseur des journalistes, l’avocat de Kadhafi attaque le quotidien genevois, qu’il accuse d’avoir porté atteinte à sa réputation. Explications.

Charles Poncet compte énormément d’amis dans la sphère médiatique, notamment pour avoir très souvent plaidé la cause des journalistes devant les tribunaux. Son élocution et sa plume acerbe enchantent les médias, qui ne manquent jamais une occasion de l’inviter pour égayer leurs plateaux ou leurs pages, comme d’ailleurs L’Hebdo, où Charles Poncet tient chronique régulière. La surprise était donc de taille d’apprendre que le 12 avril dernier, ce grand défenseur de la liberté de la presse déposait une action judiciaire contre un journal: la Tribune de Genève (TG). Charles Poncet ne souhaite pas s’exprimer longuement à ce sujet avant la décision du juge sur les mesures provisionnelles: il a demandé à ce que les articles qui le concernent soient retirés du site internet de la TG, décision qui doit être prise début mai.

Dans son action judiciaire, décrite dans un document de 61 pages, l’avocat estime que le quotidien genevois a porté atteinte à sa réputation en publiant, le 19 mars, un article consacré à l’«affaire Agnelli», du nom du célèbre industriel italien. Sans entrer dans les détails de ce feuilleton à rebondissement qui passionne les Italiens, on dira seulement que Charles Poncet s’est chargé un temps de défendre les intérêts de Margherita Agnelli, domiciliée à Allaman, dans le litige qui a suivi le règlement de la succession de son père Gianni.

Dans l’article incriminé, la Tribune évoque une «plainte pour tentative d’extorsion déposée contre Me Poncet», puis un «chantage» exercé par l’avocat genevois auprès d’un confrère italien, Me Emanuele Gamna, «afin d’obtenir des fausses déclarations». Avec grande photo en une, l’article dit aussi que, n’ayant obtenu gain de cause, «Poncet a dénoncé [Me Gamna] à l’Ordre des avocats puis au fisc et a failli le détruire». Sur dénonciation de Charles Poncet, le tribunal de Milan a par la suite effectivement condamné l’avocat italien, qui a fait appel. «Emanuele Gamna est un escroc, dit aujourd’hui Charles Poncet à L’Hebdo. Il a été condamné à 14 mois de réclusion pour escroquerie et fraude fiscale et il essaie maintenant de vilipender l’avocat à qui il doit sa condamnation. Il est déplorable qu’il se soit trouvé une journaliste pour lui prêter une oreille complaisante.»

Me Poncet nie farouchement tout comportement critiquable dans l’affaire. En guise de compensation pour les mandats perdus en raison de la mauvaise publicité, il réclame 437’000 francs de dommages et intérêts à la Tribune de Genève, 20’000 francs pour le tort moral, et la publication en première page et sur internet du jugement. L’avocat genevois accuse en particulier le journal d’avoir publié l’article sans avoir recueilli sa version des faits. «Ce n’est pas faute d’avoir essayé, se défend Pierre Ruetschi, rédacteur en chef de la TG. Nous avons les preuves que la journaliste a tenté à de nombreuses reprises de le joindre. Elle lui a envoyé un SMS avec la mention «URGENT» à 16h30 déjà, puis elle a laissé un message à sa secrétaire, qui a assuré que Me Poncet rappellerait. La journaliste l’a sollicité encore dans la soirée sur son mobile. Nous avons fait notre travail dans les règles et nous avons donc publié l’article dans l’édition du lendemain car le sujet était lié à une actualité de l’avant-veille, à savoir le fait que la justice italienne venait de débouter Margherita Agnelli dans la procédure qui l’opposait aux autres héritiers à Turin.»

Coïncidence ou représailles? Fallait-il publier ou attendre d’avoir la réaction de Me Poncet? «Comme un chirurgien qui opère, il arrive qu’un avocat soit injoignable, répond le bâtonnier genevois Vincent Spira. Je trouve navrant et certainement critiquable que le journal estime suffisant d’avoir tenté de joindre Me Poncet seulement à partir de 16h30. De plus, rien n’empêchait la Tribune de Genève, qui détenait des informations exclusives, de retarder la publication de l’article et de s’assurer de la position de Me Poncet dans l’intervalle.» Ancien bâtonnier genevois, Jean-François Ducrest se dit même «scandalisé» par l’attitude de la Tribune: «S’agissant d’accusations extrêmement graves sur la conduite professionnelle de Me Poncet, le journal aurait dû attendre au moins 48 heures avant de publier l’article, d’autant que rien ne justifiait l’urgence.» Ancien bâtonnier du canton de Vaud, Christian Bettex trouve certes «cocasse que Me Poncet soit pour une fois injoignable par la presse», mais néanmoins «choquant qu’il n’ait pas été entendu, car l’article porte clairement atteinte à son image».

Sylvie Arsever, journaliste du Temps, spécialiste du droit des médias et ancienne vice-présidente du Conseil de la presse, est plus nuancée. «Il est clair que la personne mise en cause doit pouvoir s’exprimer. Si Charles Poncet a été informé qu’un article le concernant allait être publié, qu’il a été contacté à plusieurs reprises, et que l’on a la preuve qu’il était joignable, alors le journal pouvait légitimement publier l’article.»

«Je m’étonne que Poncet ait fait le mort, d’autant que ce n’est vraiment pas son genre d’être inatteignable, renchérit l’éditorialiste du Temps François Gross, par ailleurs ami de Charles Poncet. Le plus surprenant est qu’il n’ait pas répondu non plus au coup de fil de Pierre Ruetschi le lendemain de la parution de l’article.» Excédé, Charles Poncet a préféré s’adresser par écrit au rédacteur en chef (une lettre dont la Tribune a reproduit des extraits): «Le fait que je plaide actuellement contre votre journal dans une procédure qui met en cause la diligence professionnelle et l’éthique de la Tribune de Genève et que je ne vous aie pas ménagé dans ce procès où une audience de plaidoiries a été tenue hier, ne me paraît pas justifier le recours à de telles méthodes.»

Me Poncet fait référence à une autre affaire: la publication dans la Tribune de Genève des photos d’identité judiciaire d’Hannibal Kadhafi, dont Me Poncet défend les intérêts (lire ci-dessous).

Suite à la plaidoirie en question, la justice a condamné la Tribune pour «atteinte à la personnalité» du fils du colonel libyen. Le journal n’a pas dû verser les 100’000 francs de tort moral réclamés, mais devra publier le jugement en page quatre, au même emplacement qui avait accueilli les photos mises en cause, ainsi que sur le site internet.

Pierre Ruetschi assure qu’il n’y a «aucun lien entre les deux affaires», et que «la publication de l’article [qui met en cause Charles Poncet] s’explique par l’actualité du jugement rendu à Turin, et n’a rien à voir avec le rôle de Me Poncet dans le dossier Kadhafi». Dans la bataille judiciaire qui s’annonce, Me Olivier Jornot, qui défend Charles Poncet dans ce dossier, mettra l’accent sur ce que la Tribune considère comme une simple coïncidence et qu’il voit, lui, comme une «mesure de représailles à l’encontre de son client» de la part du quotidien genevois.
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Photos de Kadhafi: la profession divisée

Fallait-il publier les photos d’identité judiciaire du fils du colonel libyen?

En septembre 2009, la Tribune de Genève publie les photos d’identité judiciaire prises après l’interpellation d’Hannibal Kadhafi en juillet 2009. Défendu par Charles Poncet, le fils du colonel libyen obtiendra la condamnation du journal pour atteinte à la personnalité, dans un temps record. La justification de la publication de ces photos divise encore la profession. «J’aurais aussi publié ces images, dit Daniel Pillard, rédacteur en chef de L’illustré et directeur de Ringier Romandie. Je trouve par ailleurs cette condamnation préoccupante, car elle risque de faire jurisprudence et il deviendra de plus en plus difficile de pratiquer le journalisme de faits divers. Il n’y a pas d’atteinte à l’image d’un personnage qui se conduit de telle manière.»

Le rédacteur en chef de la Tribune, Pierre Ruetschi, «respecte la décision du tribunal», mais maintient la cohérence de sa démarche: «Ces images représentaient un élément indéniable d’information. Elles illustraient un article d’analyse sur la question de l’humiliation, qui constitue un des nœuds centraux dans l’affaire libyenne. Nous avons évalué attentivement la situation avant de les publier, notamment car il fallait tenir compte des conséquences éventuelles sur l’otage. Mais l’avenir nous a donné raison: on réalise aujourd’hui que les Libyens ont leur propre agenda et auraient de toute façon utilisé d’autres arguments pour prolonger sa détention.»

Fondateur de L’Hebdo et membre de la direction du groupe Ringier, Jacques Pilet n’aurait pas diffusé ces images: «En Suisse, on ne publie pas de photos d’identité judiciaire, c’est une question de principe. D’autant que l’on n’avait pas affaire ici à un tueur en série.» Il est vrai que les images d’identité judiciaire, en Europe, sont publiées dans la presse lorsqu’il s’agit d’individus présumés dangereux, souvent déjà condamnés pour des faits graves. «Dans l’inconscient collectif, une photo d’identité judiciaire face/profil, c’est la photo d’un coupable, dit l’avocat Christian Bettex. Dans le cas de Kadhafi, qui n’avait même pas été jugé pour les faits, l’atteinte à l’image est évidente.» Journaliste au Temps et spécialiste des questions déontologiques, Sylvie Arsever renchérit: «Une telle photo ne devrait être publiée que pour répondre à un intérêt public prépondérant. Dans ce cas, cet intérêt ne me semble pas suffisant.»

Même le médiateur de la Tribune de Genève, Daniel Cornu, s’était distancié du comportement de son journal au moment des faits: «Quelle nécessité y avait-il à publier?, s’interrogeait-il sur son blog. Si l’idée était de donner au lecteur une image de ce qui fut éprouvé comme une “humiliation”, le résultat aura été l’inverse: la publication même de ces images a été ressentie, à Tripoli, comme une mise au pilori humiliante supplémentaire. Elle n’a rien arrangé.» Daniel Cornu généralise aujourd’hui son propos: «De telles publications, par le choix de l’angle et de la mise en scène, peuvent être tenues pour constitutives d’atteintes à la personnalité.»

Certaines célébrités paient longtemps de telles diffusions. Arrêté à Hollywood pour attentat à la pudeur en compagnie d’une prostituée dans sa voiture en 1995, Hugh Grant en est un bon exemple: publiées par la presse people du monde entier à l’époque, les photos d’identité judiciaire de l’acteur, bardées d’un «Los Angeles Police», circulent encore aujourd’hui sur internet, quinze ans après les faits… On peut sans risque assurer une très longue vie aux clichés d’Hannibal Kadhafi pris par la police genevoise, déjà massivement diffusés partout sur le net.
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Une version de cet article est parue dans l’Hebdo.