LATITUDES

La grande angoisse des jeunes diplômés

Une formation supérieure ne suffit plus pour accéder au marché du travail. Les jeunes universitaires s’inquiètent du durcissement prévu de l’assurance chômage.

Difficile de trouver sujet plus sensible que cette révision de l’assurance chômage, qui divise les deux Chambres depuis l’été dernier. A ce stade, le référendum paraît même inévitable, tant les positions sont polarisées entre ceux qui accusent le Parlement de vouloir sacrifier les jeunes sur l’autel de la rigueur et ceux qui considèrent, au contraire, que les moins de 30 ans sont les mieux armés pour s’adapter aux caprices du marché de l’emploi.

Une position qui fait bondir Jean Christophe Schwaab, secrétaire central de l’Union syndicale suisse: «A moins d’un revirement à 180 degrés au sein du Parlement, nous lancerons un référendum ce printemps. Les nouvelles mesures parlementaires sont scandaleuses et discriminatoires vis-à-vis des plus jeunes.» Il est vrai que les 15-24 ans doivent affronter une situation critique. En l’espace d’une année, le taux de chômage de cette classe d’âge a explosé, augmentant de 75%, selon les statistiques du Seco (Secrétariat d’Etat à l’économie). Or, loin de ne concerner que les personnes peu ou pas qualifiées, le phénomène touche fortement les diplômés des hautes écoles. Ils étaient 9286 au chômage en 2008 et… 16 489 à la fin de 2009.

Au-delà de la conjoncture, les jeunes interrogés dénoncent un problème structurel: en Suisse, il devient de plus en plus difficile d’accéder à un premier emploi malgré une formation supérieure. «Le marché du travail devient toujours plus compétitif, explique Manuela Forno, consultante en ressources humaines de l’agence Crossroads. Auparavant, une annonce attirait une trentaine de candidatures. Aujourd’hui, ce chiffre a doublé à cause de la réduction du nombre de postes, mais aussi parce que les gens ont davantage tendance à vouloir changer de travail.»

Les derniers arrivés en subissent les conséquences. «On nous reproche sans cesse un manque d’expérience, lance une diplômée en sociologie, au chômage depuis cinq mois. En sortant de l’université, j’avais donc accepté un premier stage pour lequel j’étais payée 600 francs par mois. Je me suis sincèrement engagée pour terminer ma formation. Je refuse d’accumuler les stages mal payés.» Elle a décidé de s’inscrire au chômage et de chercher un emploi fixe, même sous-qualifié. «Aujourd’hui, je postule pour des postes d’assistante administrative. S’il le faut, je deviendrai serveuse.»

«A mon sens, une année d’indemnités est indispensable, ajoute Jonathan, récemment diplômé de la Haute Ecole internationale de Genève (HEI). L’assurance chômage m’a permis de faire un stage en lien avec ma formation et j’espère prochainement suivre des cours de langues dont le niveau de maîtrise s’élève constamment. Sans cette aide financière de 2000 francs par mois environ, je ne sais pas comment je serais parvenu à subvenir à mes besoins.» Comment faisait-il pendant ses études? «J’avais des petits jobs d’étudiant. Mais, plutôt que de continuer ainsi, je souhaite gagner en expérience dans un domaine qui corresponde à ma formation.»

Du côté des services d’orientation universitaires, l’augmentation des candidatures pour des stages confirme l’importance que ces périodes d’apprentissage prennent sur le marché du travail: l’Université de Lausanne (Unil) comptait 51 requêtes en 2000 et en recense 334 pour 2009. La majorité des candidats sortent de formations dites «généralistes» telles que lettres ou sciences politiques et sociales.

«Nous sommes des employés bon marché tout à fait compétents, les employeurs préfèrent faire défiler les stagiaires qu’engager, poursuit l’ex-étudiante en sociologie. Pourquoi ne pas limiter cette pratique? Les jeunes doivent se mobiliser contre ces mesures extrêmement inquiétantes qui ne feraient que déplacer le problème: de l’assurance chômage, les jeunes sans-emploi se retrouveront à l’assistance sociale.» Ce combat, elle souhaite pourtant le mener de manière anonyme. «En m’exprimant dans la presse, je crains de réduire encore davantage mes chances de trouver un emploi…»

Même écho auprès d’Olivia, diplômée des Hautes Etudes commerciales (HEC) de Lausanne, 24 ans. Sans emploi fixe depuis l’obtention de son bachelor en décembre 2008, elle s’est résolue à travailler en tant que stagiaire. «Une responsable en ressources humaines d’une banque m’a expliqué que les entreprises n’ont plus le temps de former un jeune qui sort de l’université. Depuis octobre 2009, l’assurance chômage me verse 1000 francs par mois avec lesquels je m’en sors car je vis chez mes parents. Mais je ne pense pas démériter: je travaille 8 heures par jour et, parallèlement, je poursuis mes recherches d’emploi. Pénaliser davantage les jeunes rendrait une situation déjà moralement difficile tout simplement déprimante! Et je n’ai certes pas cotisé jusqu’à présent, mais je cotiserai — je l’espère — tout au long de ma vie.»

Du côté des partis bourgeois, on estime que la révision de la loi doit suivre la direction indiquée par les parlementaires, estimant que les jeunes ont davantage de chances de trouver un emploi que les personnes âgées de 50 ans et plus. «Il ne faut tout simplement pas attendre la fin de son cursus pour trouver un stage, estime le vice-président des Jeunes libéraux-radicaux suisses, Philippe Nantermod, 24 ans. Les étudiants doivent prendre conscience qu’ils doivent développer un réseau professionnel pendant leurs études.» Selon le Valaisan, les jeunes en provenance d’un canton rural s’en sortent mieux. «Dès 12 ans, je prenais le bus pour aller à l’école dans le village voisin. Ensuite, pour aller à l’université, on quitte forcément la maison et on change même de ville. Cela nous aide à être plus débrouilles.» C’est d’ailleurs l’un des reproches faits au système de Bologne adopté en 2003 et qui a introduit le bachelor et le master en Suisse: trop limitant en termes d’organisation et de choix des cours, il ne responsabiliserait pas suffisamment les étudiants.

En recherche d’un emploi, Murat Adler, 28 ans, engagé également politiquement au sein du Parti radical, ne compte pas s’inscrire au chômage. «Cela serait de l’abus de ma part. Je vis chez mes parents et j’ai tout de même un revenu grâce à divers mandats. Certains étudiants se la coulent douce, ils n’ont pas de charges importantes. Mais ils s’attendent à recevoir des indemnités de chômage dès l’obtention de leur diplôme.» Qu’en est-il de ceux qui ne peuvent plus compter sur leurs parents ou qui ont déjà des enfants à charge? «C’est difficile, il faudrait presque procéder au cas par cas…»

Outre la réduction des indemnités journalières, reste la question du «travail convenable»: un licencié universitaire doit-il accepter — sous peine d’être pénalisé — un poste de vendeur ou d’ouvrier par exemple? «Cette mesure envoie un message négatif et paradoxal, déplore le radical Pierre Maudet, président de la Commission fédérale pour l’enfance et la jeunesse (CFEJ). D’une part, on encourage les formations et, de l’autre, on les dévalorise en forçant la seule catégorie des jeunes à accepter des postes pour lesquels ils sont surqualifiés!» Emilie Massard s’est trouvée dans cette situation, pour éviter de s’inscrire au chômage. Diplômée en sciences politiques de l’Unil en 2008, elle postule d’abord dans les ressources humaines. «Je n’ai reçu que des réponses négatives. J’ai donc demandé à l’entreprise qui m’employait en tant que vendeuse pendant mes études d’augmenter mon taux de travail. Mon ami et ma sœur étaient passés par le chômage et ont connu des années de galère que je voulais absolument éviter.»

Deux ans plus tard, la jeune femme travaille toujours dans la même enseigne à Nyon. «Mon employeur n’a jamais pris en compte mon diplôme, me demandant de suivre les mêmes cours que des personnes titulaires d’un CFC d’apprenti. A présent, je souhaite trouver un emploi qui corresponde à mon niveau de formation.» La jeune femme avoue pourtant ne pas trouver le temps d’entreprendre des démarches parallèlement à son emploi de vendeuse. «Il faudra maintenant que je fasse valoir ces deux années d’expérience de vente dans un tout autre domaine…»
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Moins d’indemnités, davantage d’obligations

Déjà débattue à plusieurs reprises aux Chambres fédérales, la nouvelle loi sur l’assurance chômage vise à assainir une dette de 6 milliards de francs. Parmi les diverses mesures, les conseillers nationaux ont proposé que les moins de 30 ans ne touchent plus que 260 indemnités journalières et ceux de moins de 25 ans seulement 130 jours (au lieu de 400 actuellement pour les deux classes d’âge). Par ailleurs, les personnes sans emploi âgées de moins de 30 ans auront l’obligation d’accepter toute offre d’emploi – même si elle ne correspond pas à leur formation. Les étudiants de moins de 25 ans, qui ne versent pas de cotisations, n’auront droit qu’à 90 indemnités à la fin de leurs études. La révision de la loi — censée entrer en vigueur le 1er janvier 2011 — devrait s’achever d’ici au 19 mars.
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Une version de cet article est parue dans L’Hebdo.