GLOCAL

Le passage ininterrompu de la bêtise villageoise

Ueli Maurer qui boycotte Mercedes pour faire la nique à la méchante Allemagne. Et Genève qui doit défendre la présence de l’OMC contre des opposants locaux dignes d’Achille Talon. Bienvenue dans le hameau suisse.

«Un passage ininterrompu de 33 mètres». Voilà ce que le déplacement du site de l’organisation mondiale du commerce (OMC) au bord du Léman va laisser comme accès au lac pour les promeneurs.

Un chiffre cité par le conseiller d’Etat Laurent Moutinot pour réfuter un des arguments des opposants à cette extension du domaine de la Genève internationale. Un tout petit détail, mais dont la seule évocation publique, en présence tout de même d’une conseillère fédérale, montre qu’à Genève, malgré ce qu’en pensent les Genevois, nous sommes bien en Suisse et non au centre du monde.

Oui, dans la toute petite Suisse bien villageoise. C’est-à-dire dans un pays où l’on met dans la balance ce qui partout ailleurs ne serait jamais mesuré ni comparé. A savoir un tout petit rien, un léger désagrément privé d’un côté, et l’intérêt général, ou la raison d’Etat, de l’autre.

On peut voir ce réflexe comme une manie grotesque et mesquine, ou au contraire comme la marque discrète mais glorieuse d’une exception grandiose. Où pas une miette, si colossaux que puissent être les enjeux, ne sera laissée de côté dans la pesée.

Nul, sauf à Genève, c’est-à-dire en Suisse, ne douterait un instant qu’héberger une organisation de l’envergure de l’OMC ne soit une chance extraordinaire. Une source de retombées concrètes et de prestige sans comparaison avec les lubies de ceux dont la principale joie dans la vie paraît être de jeter du pain aux cygnes ou de compter les cormorans.

Cette même mentalité ultra villageoise, on la retrouve aussi au cœur de la Berne fédérale, grâce, notamment, à un nouveau locataire certes débarqué de sa profonde campagne zurichoise. Ueli Maurer donc boycotte sa Mercedes de fonction au profit d’une Renault Espace. Au prétexte des menaces plutôt comiques proférés contre la Suisse par le méchant ministre allemand des finances, le bien prénommé Peer Steinbrück (Steuerbrück comme le brocardent les mauvaises langues alémaniques, glissant d’un pont de pierre à une passerelle d’impôts).

Disons d’abord que Renault n’est peut-être pas le bon choix, si l’on se souvient que le député socialiste français Arnaud Montebourg et le président Sarkozy lui-même se sont montrés, à plusieurs reprises, tout aussi inamicaux envers la Suisse du secret bancaire et des forfaits fiscaux. Sans l’humour si piquant, qui plus est, de Peer Steinbruck, dont la métaphore des Indiens suisses fuyant devant la cavalerie de l’Union européenne était quand même plus fine que la réponse de certains parlementaires alémaniques évoquant des similitudes avec la période nazie.

Plus fine et plus exacte aussi: cette histoire de cavalerie et d’indiens ne faisait dans le fond que décrire ce qui s’est réellement passé ces dernières semaines: une Suisse, face à la réprobation quasi générale, baissant soudain bien vite l’arrogant pavillon du secret bancaire, qui paraissait jusque là inviolable et pour lequel chacun se disait prêt à mourir.

On ferait peut-être mieux de discuter sereinement des aspects de plus en plus arrogants et inquisitoriaux des fiscs d’ici, d’ailleurs et de là-bas. De pester aussi, dans la même foulée, contre le nouveau passeport biométrique. De mettre en avant que jamais peut-être dans toute l’histoire de l’humanité — à l’exception des dictatures communistes –, le citoyen de base n’a été ponctionné si durement, ni aussi contrôlé dans ses déplacements.

Le débat est peut-être bien là, et face à de tels enjeux, la puérile réaction d’Ueli Maurer ne mérite que moqueries et persiflages. Un acte digne des éternelles guerres de thuyas que se livreraient Achille Talon et son voisin Lefuneste. Bête, tout simplement bête. Aussi bête qu’un passage ininterrompu de 33 mètres.