Par la force des pesanteurs humaines et sociales, cette fusion va nous renvoyer au ronronnement médiatique. Elle aura aussi des conséquences politiques importantes. Et créera du ressentiment.
Apparemment, tout baigne. La fusion Edipresse/Tamedia ne fait que des heureux. C’est ce que l’on croit comprendre à la lecture des commentaires dans les journaux.
Normal, ils ont (presque) tous le même patron! Et ceux qui ne l’ont pas, L’Hebdo par exemple, se voilent la face en décrétant (Alain Jeannet dans son édito du 5 mars): «Si ce gigantesque jeu de monopoly doit avoir un sens, c’est le suivant: permettre au bon journalisme de se développer, de se réinventer. Et avec lui une démocratie vibrionnante.» Jeannet doit se lever très tôt pour voir, par les temps qui courent, la démocratie vibrionner! Ou alors nous ne vivons pas dans le même pays.
Ce qui étonne le simple pékin dans l’affaire, c’est la manière avec laquelle ces grands groupes privés peuvent décider de disparaître sans rendre de comptes à personne. Pourquoi Edipresse a-t-il dû se vendre? Pour des raisons d’incapacité à affronter la concurrence? Pas du tout: le groupe a fait table rase de tout ce qui pouvait le gêner, notamment en euthanasiant à coups de millions stupidement dépensés des journaux locaux qui avaient leur public et allaient leur bonhomme de chemin sans vraiment faire de l’ombre à 24 Heures, son vaisseau amiral.
En réalité, Edipresse a défunté en raison d’erreurs de management, à commencer par la plus visible, le lancement d’un gratuit, le Matin Bleu, voué par la force du marché à concurrencer le Matin Orange. Avec comme résultat de mettre les deux titres au tapis.
Au massacre inutile des quotidiens régionaux, au ratage du Matin Bleu, il convient d’ajouter l’incapacité du groupe lausannois à entrer dans l’ère de l’Internet malgré diverses tentatives et le recours à des équipes différentes. Il faut aussi compter dans le bilan la difficulté pour les dynasties industrielles d’assurer la continuité. Dans le domaine de la culture, Lausanne a déjà connu, il y a quelques années, le démantèlement du groupe Payot (édition et librairie). Les Lamunière sont aujourd’hui victimes du même syndrome.
Comme dans le cas de la fusion annoncée de la radio et de la télévision de service public (RSR et TSR) alimentées par la redevance, la fusion Edipresse/Tamedia n’est pas bonne pour la liberté d’opinion. Cette uniformisation médiatique va, par la force des pesanteurs humaines et sociales, nous renvoyer à un ronronnement dont les pionniers des années soixante (les Claude Torracinta et Marc Lamunière pour n’en nommer que deux) nous avaient fort heureusement extraits. D’aucuns se souviennent peut-être du «vibrionnant» TJ qui nous venait de Zurich, d’autres ont encore dans les yeux la prose monocorde de la Feuille d’avis ou de la Tribune, toutes deux de Lausanne.
Il n’en va pas de la presse comme de l’horlogerie ou des biotechnologies. Les médias (le quatrième pouvoir d’une démocratie digne de ce nom) ne sont pas que des machines à gagner de l’argent, le plus d’argent possible. Ils ont des responsabilités politiques, culturelles, sociales. Leur fonction de contre-pouvoir est unanimement louée et on ne saurait en laisser la responsabilité à des managers dont l’horizon se borne à des effets comptables.
Dans le cas de l’absorption du groupe romand Edipresse par l’alémanique Tamedia, les conséquences politiques sont importantes. Les partisans de la fusion se consolent en prétendant que Zurich ne dictera pas sa loi. C’est préjuger de la permanence de la ligne éditoriale de Tamedia dont personne ne peut dire aujourd’hui ce qu’elle sera dans cinq ou dix ans.
C’est préjuger de la stabilité d’un Etat — la Suisse — complexe, aux équilibres délicats, dont on perçoit depuis quelques années les bouillonnements plus ou moins violents de la recomposition politique. Une nouvelle droite se forme sur les dépouilles des partis traditionnels radicaux et démocrates-chrétiens. Cette nouvelle droite agglomérée autour du blochérisme ne craint pas de piétiner les valeurs qu’elle prétend défendre pour accaparer le pouvoir, tout le pouvoir.
Jamais — sauf pendant les deux guerres mondiales — le pays n’a eu un tel besoin de contre-pouvoir capable de dénoncer les excès et les injustices. S’il suffit à des aventuriers de la politique de s’emparer de deux ou trois postes de direction dans les médias pour imposer leurs vues, la démocratie ne sera vraiment pas «vibrionnante».
Certains optimistes impénitents se réjouissent qu’Edipresse tombe dans une escarcelle zurichoise plutôt que dans celle de prédateurs mondialisés à la Murdoch ou à la Hersant. Dans leur raisonnement, ils sous-estiment le facteur typiquement suisse, les difficiles relations entre les régions du pays.
Dans un commentaire (24 Heures, 10 mars), Claude Monnier affirme que les relations entre romands et alémaniques ne posent plus de problèmes, la rogne qui les caractérisait au lendemain de la guerre ayant disparu. C’est en partie vrai. Mais il oublie que si la rogne a disparu, c’est parce que nous ne nous fréquentons plus: les courses d’école, le service militaire, la fameuse «année en Suisse allemande», les vacances ne lient plus comme autrefois. La connaissance de l’allemand est en voie de disparition, chez les journalistes comme ailleurs. Mondialisées, les générations montantes connaissent tout de la Nouvelle-Zélande dont elles parlent la langue, mais ne savent pas où se trouvent Glaris ou Appenzell Rhodes-Intérieures dont elles ignorent non seulement la langue mais aussi les dialectes perçus comme du patagon.
Le danger qui nous guette est l’intériorisation de cette rogne et sa transformation en ressentiment, en accumulation de frustrations prêtes à éclater un jour ou l’autre. Dans un essai hautement intéressant («Le Ressentiment dans l’histoire», éditions Odile Jacob Poches, Paris 2008), l’historien Marc Ferro analyse le rôle du ressentiment comme moteur de l’Histoire, comme accélérateur des conflits. A l’annonce de la fusion, la réaction que j’ai observée parmi mes connaissances est du type: «Les Suisses allemands sont les plus forts, ils font ce qu’ils veulent», ce qui suppose justement une bonne dose de ressentiment doublée d’un sentiment d’impuissance.
Nous avons là une attitude à la longue potentiellement grosse de révolte, ou pour le moins de désarroi. Or nous avons en Suisse l’exemple du désarroi tessinois, de sentiment de lâchage d’une minorité par une majorité dont la «prepotenza» (intraduisible: il s’agit de l’application exagérée d’un pouvoir arrogant) n’a pas de limites.
Je connais bien le Tessin pour y avoir vécu il y a quelques décennies: à l’époque, le canton était dynamique, confiant en son avenir. Aujourd’hui, il n’en finit pas de voter pour un pitre comme Bignasca, de ne rien comprendre aux enjeux politiques en jouant aux victimes innocentes, de se vautrer dans un racisme affligeant comme en témoigne son triste record (66% de non) le 8 février dernier.
L’effondrement moral du Tessin prouve qu’une minorité malmenée ne peut exprimer son ressentiment qu’en se réfugiant dans l’irrationnel. En politique, l’irrationnel prend des formes diverses, mais toujours dangereuses pour l’équilibre du tout. On pourrait aussi, dans ce contexte, analyser la crise wallonne. Qui peut prétendre qu’avec l’ouverture des frontières, la crise économique en cours, l’accroissement du chômage, la montée de l’extrême droite, la Suisse romande, bien qu’en bonne santé aujourd’hui, soit à l’abri d’une déstabilisation?
