La belle victoire du oui indique que le peuple est mûr pour l’adhésion. Il faut en profiter et relancer la demande.
Le soulagement d’abord! Quelle allégresse soudaine, dimanche, peu après midi, à l’annonce de la belle victoire du oui à la confirmation des accords bilatéraux et à leur élargissement à la Roumanie et à la Bulgarie. Cette fois-ci, quoiqu’en dise le tiers de nos concitoyens irrémédiablement hostile à la cause européenne, le pays est sur les rails qui mènent à Bruxelles. En choisissant de soutenir le référendum lancé par quelques-uns de ses jeunes, l’UDC s’est offert non seulement une nouvelle défaite mais aussi une division supplémentaire avec la dissidence de l’industriel Peter Spuhler et de ses amis.
On se souvient qu’au départ l’UDC avait refusé de soutenir ce référendum que Christoph Blocher critiquait en raison des risques qu’il représentait pour l’économie suisse. Ayant changé d’avis pour venger sa non réélection au Conseil fédéral et mettre la classe politique dans l’embarras, il pourra au cours des jours qui viennent remâcher son amertume et méditer sur la dérive passionnelle qui l’entraîne à accumuler les fautes. Le plus paradoxal est que, dès son premier échec, cet homme semble avoir perdu l’intelligence qui lui permit de construire sa fortune et son parti. Il serait assez rigolo qu’après avoir mené le parti dans une impasse, il se fasse ratiboiser sa fortune. Vae victis! Jouer la carte du racisme et de la xénophobie pour panser les plaies d’un ego malmené ne mérite pas de pitié.
Survenant après la grande frousse des dernières semaines de campagne et l’énergique engagement financier et propagandistique du patronat en faveur du oui, le résultat du vote est interprété par les commentateurs et les politiciens comme une affirmation de la justesse de la voie bilatérale dans nos relations avec l’Union européenne. C’est une manière de voir réductrice qui eût pu convaincre en temps normal, mettons l’été dernier encore, mais qui, aujourd’hui, alors que les crises financières et économiques commencent à déployer leurs effets, ne tient plus.
Il est proprement stupéfiant de constater qu’alors que le chômage opère un retour massif, l’argument démagogique de la concurrence déloyale de l’ouvrier étranger n’a pas eu d’effet. La sourde angoisse qui depuis octobre dernier hante la planète entière n’a pas eu d’influence sur l’électorat de base, à l’exception du Tessin.
Cela signifie que les classes moyennes sont désormais convaincues que l’Alleingang ne peut plus leur apporter la sécurité. Cela signifie que la libre circulation des personnes intervenant après celle des marchandises implique tout naturellement celle des capitaux. Donc la fin du Sonderfall bancaire, la fin du secret bancaire et des privilèges fiscaux. Cela signifie en un mot que l’heure de l’adhésion pleine et entière à l’UE a sonné.
Les conditions politiques sont d’ailleurs favorables à une telle démarche, à condition que les partis veuillent bien en profiter. Les deux droites antieuropéennes (UDC et radicaux) n’ont jamais été aussi faibles depuis vingt ans. Le bec coincé, elles comptent encore numériquement, mais la confusion de leurs positions les prive de tout dynamisme. L’UDC surtout qui est ces jours KO debout, avec un leadership en lambeaux. Les Verts, naguère très eurosceptiques, sont aujourd’hui beaucoup plus favorables à l’UE.
Ce n’est plus fantasmer que d’imaginer une alliance entre socialistes, démocrates-chrétiens et écologistes qui, à l’échéance des prochaines élections fédérales de 2011, ferait front pour réactiver la demande d’adhésion à l’UE. Cela d’autant plus que le duo Levrat-Darbellay est très efficace. Si le bon sens l’a largement emporté le 8 février, il n’y a pas de raisons qu’il en aille différemment dans deux ans.
La Suisse est certes un petit pays au cœur de l’Europe, mais son poids économique est tout sauf petit. La voie bilatérale nous donne quelques avantages, mais ne nous permet de participer à la construction de l’UE, ni de peser sur ses décisions. Or dans des délais très rapprochés, l’UE doit impérativement résoudre la question constitutionnelle et son corolaire pratique, le mode de fonctionnement (gouvernement, présidence, représentation des Etats…). Elle doit aussi donner rapidement une réponse à la régulation économique, aux attributions de la Banque européenne, à l’élargissement de la zone euro. Elle ne peut plus attendre non plus sur la définition d’une politique étrangère unifiée et son corolaire, la politique militaire.
Ces deux domaines nous concernent directement, surtout en matière militaire. Ueli Maurer a beau rouler des mécaniques, il devra par la force des choses (la géographie, en l’occurrence) présenter ses hommages à l’OTAN corrigé et renforcé par la réactivation de l’axe franco-allemand. Si Sarkozy et Merkel, que tout séparait hier, en arrivent à oublier leurs bisbilles pour se rapprocher militairement, cela rétrécit singulièrement le champ de notre autonomie militaire.
Il faudra aussi traiter sous peu de l’élargissement ultérieur de l’UE à de nouveaux Etats balkaniques, la Croatie demain, la Serbie et la Macédoine après-demain. Ce sont des pays qui nous sont très proches tant par nos relations économiques que par la présence de nombreux travailleurs immigrés en Suisse.
Pourquoi rabâcher une fois de plus la liste de ces échéances que les politiciens, les partis et le Conseil fédéral s’efforcent avec une belle unanimité de renvoyer aux calendes grecques? Parce qu’un monde vient de s’effondrer brutalement et qu’il s’agit d’en construire un nouveau, plus stable si possible. Et qu’en politique, toute opportunité est bonne à prendre. La belle victoire du oui dimanche présente une de ces rares opportunités.
