En publiant textes et biographie, trois éditeurs différents rendent hommage à l’immense Guy Debord, fondateur de l’Internationale situationniste et révélateur de la société du spectacle.
En me replongeant dans l’univers intellectuel des avant-gardes de la fin des années 50, dont j’ai partagé les folies avec une fougue juvénile et insatiable, je me suis surpris à penser que deux, voire trois générations séparent les situationnistes des jeunes d’aujourd’hui. Un gouffre! Un gouffre équivalent à celui qui, à l’époque, me séparait de la Grande Guerre et de ses casques à pointe. Mais derrière ces casques surannés pointaient les figures de Tristan Tzara ou de Blaise Cendrars, de Lénine et de Trotsky.
Guy Debord n’émerge pas encore comme figure tutélaire de l’intelligence dans les brouillards de la guerre froide naissante, mais patience, ce n’est qu’une question de temps. Je suis convaincu que son œuvre trouvera sa juste place – très élevée – dans les premières décennies du siècle prochain, tant l’auteur des 221 thèses de «La société du spectacle» (Gallimard, collection Folio) a su, mieux que tout autre, mettre le doigt, sur la réalité de notre civilisation.
N’annonce-t-on pas ces jours-ci que l’industrie du tourisme est en passe de devenir la principale industrie de la planète globalisée? Debord: «L’aliénation du spectateur au profit de l’objet contemplé s’exprime ainsi: plus il contemple, moins il vit; plus il accepte de se reconnaître dans les images dominantes du besoin, moins il comprend sa propre existence et son propre désir. (…) C’est pourquoi le spectateur ne se sent chez lui nulle part, car le spectacle est partout.» («La société du spectacle», thèse 30).
La biographie que Bourseiller consacre à Guy Debord n’est pas des meilleures. Elle pèche par le souci du détail, par l’accumulation anecdotique, mais elle a l’avantage de déblayer le terrain. On perçoit bien en la lisant l’articulation des deux grandes étapes de la vie de l’écrivain: la période ascendante qui conduit à 1968, puis la longue errance qui s’achève par le suicide en décembre 1994.
On y retrouve des éléments d’histoire des avant-gardes dont le bouillonnement atteignit le stade de la fusion en mai 68: groupuscules divers, revues politico-culturelles comme «Socialisme ou barbarie», animée entre autres par Castoriadis et Lefort (Debord y fit un passage très bref) ou «Arguments», avec Jean Duvignaud, Edgar Morin, Kostas Axelos, intellectuels aujourd’hui oubliés comme le sont Henri Lefèvre, Lucien Goldmann ou encore Lucien Sebag.
On y saisit de manière aiguë ce refus de parisianisme qui fit de Debord l’un des intellectuels les plus clandestins de son époque quoiqu’il ait, justement, consacré beaucoup de son temps à courir le gros rouge dans les bistrots en compagnie de ses proches. Jamais Debord n’a accordé une interview, jamais il ne s’est pavané dans les médias, toujours il a poussé la provocation à son plus haut point en mettant à nu les contradictions des idéologues à la mode. Les chiens de garde du capitalisme n’ont jamais été pour lui que des chiens.
Sa récupération par des médias branchés, comme Canal Plus qui l’accroche aujourd’hui à sa boutonnière, n’en est que plus surprenante.
Né en 1931, Debord avait une vingtaine d’année quand il est entré en contact avec l’Internationale lettriste d’Isidore Isou (d’origine juive roumaine, comme Tzara). Il s’en sépare pour fonder, en juillet 1957, l’Internationale situationniste avec une toute petite poignée d’amis scandinaves, belges (salut Frankin!), allemands et italiens.
Le document préparatoire du congrès donne le ton. Rédigé par Debord, il s’intitule «Rapport sur la construction des situations et sur les conditions de l’organisation et de l’action de la tendance situationniste internationale».
Partant de préoccupations artistiques, il y définit une philosophie du désir dont il n’est pas exagéré de dire qu’elle a marqué l’époque: «La situation est faite de gestes contenus dans le décor du moment. Ces gestes sont le produit du décor et d’eux-mêmes. Ils produisent d’autres formes de décor et d’autres gestes. (…) La direction réellement expérimentale de l’activité situationniste est l’établissement, à partir de désirs plus ou moins reconnus, d’un champ d’activité temporaire favorable à ces désirs. (…) Il faut donc chercher une sorte de psychanalyse à des fins situationnistes. (…) Chacun doit chercher ce qu’il aime, ce qui l’attire.» (Internationale situationniste (IS), n°1, 1958, p.11)
Entre 1958 et 1969, l’Internationale situationniste publia 12 numéros de sa revue. Les premiers furent diffusés à quelques dizaines d’exemplaires. Sculptée avec rigueur par Debord qui en rejetait toutes les scories en excluant à tour de bras, l’IS ne compta guère – toutes sections réunies – qu’une vingtaine de membres au moment de son apogée, vers 1967. Et comme il advient toujours avec les avant-gardes, ces authentiques précurseurs des mouvements de Mai 1968 furent broyés par le processus qu’ils avaient contribué à déclencher. En 1972, faute d’idées et de combattants, l’IS fut dissoute.
Il faudrait plus d’un article pour parler de Debord cinéaste, art dans lequel il déploya tout son sens de la provocation. Son premier film, «Hurlement en faveur de Sade» (1952) n’a pas d’images. L’écran blanc sert de support au son. Les voix sont inexpressives et les 20 minutes de dialogues sont disséminées dans une heure de silence absolu, dont 24 minutes pour la séquence finale! On imagine le scandale.
Son dernier film, «In girum imus nocte et consumimur igni» («Nous rôdons dans la nuit et nous sommes consumés par le feu»), conçu comme un testament intellectuel, sortit 30 ans plus tard, en été 1982. Le scandale fut tout aussi considérable.
——-
Guy Debord, «In girum imus nocte et consumimur igni», Gallimard, 154 pages.
Guy Debord, «Correspondance», vol. 1, juin 1957 – août 1960, Fayard, 380 pages.
Christophe Bourseiller, «Vie et mort de Guy Debord», Plon, 460 pages.
